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 L epuration en France

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naga
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MessageSujet: L epuration en France   Jeu 3 Jan - 13:57


Colère dans le Sud ...


Dans le Midi, les manifestations de joies ou de colère sont évidemment plus colorées, mais aussi plus cruelles que dans le Nord.
A Sarlat, note un témoin, une sorte de folie règne partout. La contrepartie du régime d'occupation est terrible. Les femmes qui ont été avec les Allemands souffrent le plus. Nues jusqu'à la ceinture, une croix gammée douloureusement tatouée sur la poitrine, elles sont promenées dans la ville. On leur coupe les cheveux à ras. Le cuir chevelu avec, car le sang coule.









A Perpignan, quatre mille suspects sont soumis à des traitements horribles. L'abbé Niort, de Tantavel, âgé de 65 ans, a le thorax enfoncé et les côtes cassées. On lui arrache les ongles, les cheveux et des morceaux de chair avec des tenailles.
Condamné par une cour martiale, on doit lui faire des piqûres pour qu'il tienne jusqu'au poteau. Dès qu'il s'effondre, la foule se précipite sur son cadavre. Des femmes frappent le mort. D'autres urinent sur lui. Quelques mois plus tard, l'abbé sera réhabilité à titre posthume.

A Aix-en- Provence, sur le majestueux cours Mirabeau, les cadavres de trois jeunes miliciens pendus se balancent plusieurs jours. Dessous, on fait défiler les enfants des écoles. Il n'est jamais trop tôt pour apprendre.











A Nîmes, le maître des cérémonies est le commandant Boulestin, de son vrai nom, Teussier, ivrogne notoire qui, jusque-là, vendait des cacahuètes et des lacets dans les rues. Il se déplace en voiture sur laquelle il a fait peindre son nom de guerre en lettres énormes.
Le noyau des F.T.P. de la ville est constitué d'Espagnols rouges, d'Indochinois du Mouvement Ouvrier International et de Russes de l'armée Vlassov qui ont changé de camp.
L'exploit principal de Boulestin est l'organisation des tueries sur la place des arènes de NÎmes, le 28 août 1944.Ce jour-là, il prend livraison de neuf miliciens à la prison populaire. Il les fait aligner les bras levés, puis il organise un défilé à travers la ville. On jette sur les malheureux des détritus et on les frappe. Un haut-parleur convie les honnêtes citoyens à participer aux réjouissances. Arrivés aux arènes, les suppliciés sont collés au mur. Couvrant les cris de la foule, les fusils crépitent. Des énergumènes se précipitent. Ils écrasent les corps à coups de talon.
Des femmes hystériques trempent leur mouchoir dans leur sang. La scène dure deux bonnes heures.

C'est là que sera exécuté dans d'atroces conditions, Angelo Chiappe, préfet régional d'Orléans, ancien préfet de NÎmes où, à la Libération, on le réclama.
A partir du 9 septembre, toujours à Nîmes, une cour martiale juge les suspects par paquets de 20. La foule se rue sur les accusés à leur arrivée pour les frapper. Ce jour-là, il y a 6 exécutions. Le 11 septembre, on en tue 5 autres, ainsi que le 14 et le 18. On exécute aussi en dehors de cette procédure. On exécute après un simulacre de jugement le président du Tribunal de Nîmes, le préfet de la Lozère, Dutruch, ou le commandant de gendarmerie Brugnère, que l'on réhabilitera ensuite.
Les corps des victimes sont entreposés dans la cour du lycée avant d'être jetés à la fosse commune. On en dénombre parfois 34 ensemble.









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naga
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Jeu 3 Jan - 14:05


A Paris, il y a plusieurs prisons clandestines mais la geôle la plus sinistre est installée à l'Institut dentaire de l'avenue de Clichy, où sévissent d'authentiques truands, tel José Redrossa, et des spécialistes de la torture . L'un des anciens pensionnaires de l'établissement en a conté les scènes hallucinantes…
Les F.T.P. ont amené Godard. Godard, c'était le jeune homme qui s'était jeté du second étage, la veille, parce qu'on le torturait trop. Il n'avait que vingt ans. Mais il avait appartenu à la L.V.F., le petit imbécile. Et les F.T.P. n'aimaient pas ça. Ils l'ont battu et torturé plusieurs fois, là-haut, au second étage, avec je ne sais quelle science chinoise. « C'était trop pour ce petit Godard de vingt ans. A un moment, sans doute, il n'a pu en endurer plus, de tout son corps d'enfant qui souffrait, qui saignait.
Il a voulu s'échapper, n'importe comment. Il s'est jeté à travers la fenêtre, emportant au passage du bois, des vitres. Et ils l'ont ramassé en bas, les jambes brisées. Un d'eux l'a rapporté dans la salle, sur son épaule. Et les jambes de Godard lui pendaient dans le dos, comme des choses mortes.









Ils l'ont jeté sur une paillasse, dans un coin. Il est resté là toute la nuit. Et ce fut une drôle de nuit.
Personne n'a pu dormir. Les prisonniers jusqu'au matin ont entendu le petit Godard qui avait voulu fuir la torture et qui n'avait pas réussi. Il a souffert toute la nuit par ses jambes brisées. Il criait de douleur.
Il appelait sa mère. Ou bien il râlait, longuement, comme s'il allait mourir. Nul ne l'a soigné, puisqu'il devait être fusillé au matin. C'eût été du temps perdu. Les F.T.P., parfois, en passant, le traitaient de salaud, et lui ordonnaient de se taire.
Au matin, donc, ils l'ont amené jusqu'au mur, sur un brancard. Ils ont essayé de le mettre debout, de le faire tenir, tant bien que mal, en l'appuyant au mur, pour le fusiller, selon les règles. Mais le petit Godard s'est aussitôt effondré, sur ses jambes brisées. Alors ils l'ont remis sur le brancard et ils l'ont tué dessus.
C'est ainsi qu'a fini de souffrir le petit Godard.








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naga
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Jeu 3 Jan - 14:09



La liste serait interminable de ces notables ...assassinés en raison de leur fonction sociale : le général Nadal ; Lacroix, syndic de la corporation paysanne de Haute-Savoie ; Daniel Bedaux, ancien adjoint du général de Castelnau. Le baron Henri Reille-Soult, notable de la Vienne et authentique résistant, est assassiné le 19 octobre 1944.
En Haute-Savoie, le comte de Sales est abattu en pleine rue, alors que deux gendarmes le conduisent au tribunal. Dans le Puy-de-Dôme, le grand aviateur Jean Védrines est abattu sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Il avait été attaché pendant quelques semaines au cabinet du maréchal Pétain en 1940...










Le comte Christian de Lorgeril, âgé de 59 ans, combattant des deux guerres, est propriétaire d'un vaste domaine et d'un château historique. Sous le prétexte qu'il a toujours professé des idées monarchistes, les F.T.P. l'arrêtent le 22 août 1944. Complètement dévêtu, le malheureux est d'abord contraint de s'asseoir sur la pointe d'une baïonnette.
Puis les tortionnaires lui sectionnent les espaces métacarpiens, et lui broient les pieds et les mains. Les bourreaux lui transpercent le thorax et le dos avec une baïonnette rougie au feu. Son martyre n'est pas fini. Il est plongé dans une baignoire pleine d'essence. Leur victime s'étant évanouie, ils le raniment en l'aspergeant d'eau pour répandre ensuite sur ses plaies du pétrole enflammé. Le malheureux vit encore. Il ne mourra que cinquante-cinq jours plus tard, dans des souffrances de damné.
Les responsables de ce crime et de bien d'autres, commis notamment sur la personne de détenus à la prison de Carcassonne, seront traduits plus tard devant les juges. Trois furent condamnés à 10, 7 et 5 ans de prison. Les autres furent acquittés. Leurs avocats avaient invoqué les instructions du général de Gaulle comme les défenseurs de miliciens invoquèrent celles de Pétain.











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matasso
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Jeu 3 Jan - 23:15

Il faut dire que beaucoup de ces "résistants" qui épurent à toute vitesse ont beaucoup de choses à se faire pardonner. FFI de la 25e heure, mouillés dans le marché noir et souvent auteurs de dénonciations anonymes envers des voisins juifs ou autres ils avaient à coeur de montrer leur force une fois le danger passé et de retourner casaque pour éviter qu'on les regarde de trop près. C'est un des episodes les plus tristes de la libération.

Cordialement
Mathias
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 3:33



Épuration sauvage, légale : vengeance ou soif de justice de la Résistance ?
Par Max Lagarrigue


L’épuration a longtemps été un sujet tabou dans l’histoire française. Elle recouvre l’ensemble des actions contre les personnes considérées comme coupables de Collaboration. On y distingue deux épisodes :une épuration dite « sauvage » ou extra-judiciaire qui échappe à toute règle juridique et donne lieu à nombre de règlements de comptes (tant politiques que personnels), et l’épuration légale qui se clôture avec les lois d’amnistie des années 50. Ces deux épurations ont laissé des traces profondes dans une partie du pays.

L’épuration représente l’ensemble des actions entreprises contre les Français qui ont collaboré, trahi ou ont eu avec l’ennemi un comportement jugé répréhensible. La période de l’épuration a souvent été cantonnée aux années 1944-1945. Or, si certaines condamnations ne sont rendues qu’en 1953 avec la dernière loi d’amnistie générale, l’épuration débute bien avant la Libération.
Selon Pierre Laborie, 25 % des exécutions « sauvages » effectuées par la Résistance sont antérieures au 6 juin 1944. Dans les zones de maquis, ce pourcentage moyen est dépassé : 45 % pour la Saône-et-Loire, 40 % pour l’Ain et le Jura, 37 % pour le Lot et la Haute-Garonne. Cette épuration, qualifiée de « sauvage », a pu être justifiée par les conditions très dures du combat de la Résistance, surtout dans l’année qui précède la Libération, face à la Milice et à la répression accrue du régime de Vichy aux abois. Mais elle a pris souvent une tournure très contestable, recouvrant en réalité des règlements de compte soit politiques, comme l’assassinat de cinq militants trotskistes par un maquis communiste en Haute-Loire en octobre 1943, soit personnels comme le rappelle l’historien périgordin Jacky Tronel pour la Dordogne : « les exécutions sommaires de légionnaires sont nombreuses, le pillage de leur biens est banalisé ». Et il ajoute : « Les milices patriotiques – encore appelées service d’ordre patriotique – ont en charge l’épuration. Tous ceux qui, de près ou de loin ont « collaboré », sont la cible des milices, émanation du Parti communiste ».

Pire, certains opposants politiques font les frais de cette épuration tous azimuts : « Ainsi dans la nuit du 1er septembre 1944, Maurice Babin, militant du PSF et ancien candidat aux élections de 1937, est arrêté par le groupe FTP Sam-Jaurès de Couze-Saint-Front. Après avoir été martyrisé, il est exécuté, le 6 septembre ». L’enquête des RG conclut : « Le défunt était un sympathisant de la Résistance, et a rendu des services à cette cause par l’établissement de fausses cartes d’identité, et par la livraison des produits de sa ferme à des groupes de maquis. On se trouve devant une affaire de vengeance politique, Babin était anticommuniste et il représentait une valeur sûre capable de battre, après guerre, le représentant du PCF. »

Les chiffres les plus récents de cette épuration extra-judiciaire oscillent entre 8 000 et 11 000 exécutions sommaires, assez loin donc des premiers chiffres publiés par Robert Aron, qui faisaient état de 30 000 assassinats.
Dans les jours qui ont suivi la Libération, on assista également à la tonte et à l’exhibition publique de femmes accusées de « collaboration horizontale » avec des soldats allemands, actions lamentables souvent menées par des « résistants de la dernière heure » et encouragées par les foules de badauds. Pour endiguer l’épuration « sauvage », le gouvernement provisoire met en place trois juridictions spéciales qui s’ajoutent aux tribunaux militaires : les cours de justice, les chambres civiques et la Haute- Cour de justice.
La relative clémence de cette dernière institution, qui a en charge le jugement des principaux caciques de l’État français – 41 % sont acquittés ou obtiennent un non lieu et moins de 2% sont exécutés (de Brinon, Darnand, Laval) – ne se retrouve pas dans les deux autres instances qui ont en charge 310 000 dossiers. Elles condamnent plus de 50 000 personnes à l’indignité nationale (privation des droits civiques et politiques) et 40 000 à des peines de prison ou de travaux forcés.
Les peines de mort représentent à peine 2 % du total mais concernent tout de même 6 763 prévenus. De Gaulle en commue 1303 (20 %) et le total des exécutions effectives s’élève à 11 % (767 exactement).

Ainsi, l’épuration légale, à laquelle il faut ajouter près de 800 prévenus passés par les armes après condamnation des tribunaux militaires, concerne un peu plus de 1 500 personnes. La France est le pays d’Europe occidentale qui a requis le plus l’exécution au détriment de la prison ; elle est également la seule, avec l’Italie, à avoir connu une épuration extra-judiciaire. L’épuration s’étend également aux différents secteurs professionnels, administratifs et politiques. Bon nombre de parlementaires qui ont voté « oui » au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 sont exclus de leurs partis respectifs. Certains secteurs sont fortement sanctionnés comme l’enseignement et les Postes dont 14 000 fonctionnaires sont révoqués ou mis à la retraite. Le besoin de cadres et de fonctionnaires rend certaines décisions d’exclusion inapplicables. Ainsi, les magistrats sont finalement épargnés devant l’urgente nécessité de leur concours dans… l’épuration. Entre les tenants du « toujours plus d’épuration », dont la figure de proue est le PCF, et ceux qui préfèrent la réconciliation nationale, souhaitée notamment par le général de Gaulle, la France a été profondément déchirée par cet épisode.



Extrait de l’ouvrage de Max Lagarrigue "99 questions... La France durant l’Occupation" (CNDP, 2007).

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naga
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 3:48

L’Épuration et les femmes en Dordogne (1944-1951)
Par Jacky Tronel


Volonté de justice ou fureur de punir ? La répression des femmes déclarées coupables d’avoir collaboré avec l’ennemi pendant l’Occupation s’est exprimée sous deux formes : « sauvage » d’abord, légale ensuite.







« C’est fête ces jours - ci pour le badaud peuple de Périgueux. Et défilés ! Et fanfares ! On reprend le goût de sourire après avoir tant serré les poings et froncé le sourcil. Les Périgourdins furent bien ébaubis l’autre soir au passage d’un singulier cortège. Un être étrange, bizarrement humain, menait la danse. À force d’écarquiller les yeux, on reconnut des formes féminines et sous un crâne en boule d’ivoire marqué de peinture infamante, des yeux torves, une bouche baveuse : la hideur d’un déchet. C’est la femme aux bicots ! ’ expliquaient les gosses au passage. Il n’y avait pas un regard de pitié pour elle ( … ) Et l’on pouvait songer aux défilés semblables qu’avaient vus les mêmes rues au Moyen - âge à une époque ardente et bonne enfant où l’on promenait les adultères nues, autour de la ville, juchées à rebours sur un âne. »
Ces quelques lignes, relevées dans l’édition du 7 - 8 septembre 1944 des Voies nouvelles, campent assez bien le sujet. Le récit de cet événement, reproduit à l’envi tout au long des jours qui suivent la Libération, pose à la fois la question de la « justification » de l’Épuration et celle de la représentation de la « femme épurée ». Tant dans l’inconscient collectif que dans l’imagerie populaire, la femme tondue incarne le symbole de l’Épuration. Son crâne rasé révèle, au regard de tous, la matérialité du châtiment épuratoire. Quant à la nature des faits qui lui sont reprochés, ils dépassent largement le cadre de la « collaboration horizontale », à savoir l’inconduite sexuelle, réelle ou supposée, avec les Allemands ou leurs supplétifs.

Précisons qu’il n’est pas question ici de réduire l’histoire de l’Épuration et des femmes en Dordogne aux tondues de Périgueux, de Bergerac et d’ailleurs. Le but de cette contribution n’est pas non plus d’entrer dans une logique de victimisation, ni d’engager une quelconque tentative de réhabilitation. Il s’agit simplement de procéder à la lecture d’un certain nombre de faits et de témoignages, analysés dans leur contexte, en vue de contribuer à éclairer une page obscure de notre histoire.



Les principaux lieux de détention des prisonniers frappés d’épuration se trouvent, pour la partie Nord du département, à Périgueux : caserne du 35e RAD (Régiment d’artillerie divisionnaire) et maison d’arrêt Beleyme ; pour la partie Sud, à Mauzac : camps pénitentiaires (Nord et Sud), situés à une trentaine de kilomètres à l’Est de Bergerac.
Le 18 mai 1946, ces derniers enregistrent un pic de 1 740 détenus. Du 1er novembre 1940 au 2 mai 1945, le camp Nord a le statut de prison militaire, puis de centre pénitentiaire, après cette date.
Du 22 octobre 1947 au 15 février 1951, le camp Sud fonctionne en tant que prison pour femmes. Aujourd’hui, c’est un centre de détention pour détenus en fin de peine.

À la prison militaire de Mauzac Le 6 juin 1944, l’annonce du débarquement allié en Normandie suscite l’enthousiasme dans la population et soulève, en Périgord, une formidable vague de ferveur patriotique. Le climat est à l’insurrection. La « Quatrième République » est proclamée. Un « Comité français de libération » est mis en place. Le ralliement aux différentes forces de la Résistance, spontané pour les uns, calculé pour les autres, déclenche, dans tout le département, un certain nombre d’actions « épuratoires » et « libératrices », parmi lesquelles figure l’attaque du camp de Mauzac.

Ce 7 juin 1944, sous la conduite de Léon Cerisier, alias Léontine, chef d’un maquis de l’AS, à Lalinde, une centaine de résistants se présentent à l’entrée de la prison ( camp Nord ). Ils obtiennent la libération de 42 « politiques ». Cerisier prend le contrôle de la prison et nomme le surveillantchef Joseph Chaussat au poste de commandant.
À partir du 9 juin, les maquis de la région conduisent au camp de Mauzac leurs prisonniers. Dans un rapport du 29 juin 1944 adressé au service de la Justice militaire à Vichy, l’adjudant Antoine Chiaramonti, commandant la prison militaire, signale l’incarcération « par ordre du Maquis ( … ) de 229 détenus dont 48 femmes ». De fait, du 9 au 21 juin 1944, période au cours de laquelle la prison militaire de Mauzac est sous contrôle de la Résistance, on relève la présence de 225 internés . 22,7 % sont des femmes, parmi lesquelles huit cultivatrices, trois bonnes, trois serveuses, deux couturières, deux infirmières, deux ménagères, une danseuse, une institutrice, une employée de bureau, une hôtelière, une commerçante, une vendeuse, une masseuse et une « rentière ». Quatorze d’entre elles sont déclarées « sans profession », et pour neuf autres, la profession n’est pas précisée. L’arrestation et l’incarcération d’un certain nombre de femmes sont liées à celle d’un proche – conjoint, fils ou frère – parce qu’« adhérent à un organisme de collaboration ». Parmi les principaux, citons la Légion française des combattants (LFC), le Service d’ordre légionnaire (SOL), la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), le Parti populaire français (PPF) et la Milice.


Sur la douzaine de baraquements que compte la prison, deux sont consacrés aux femmes. Le 9 juin 1944, Michel Danner, président cantonal de la LFC à Lalinde ( Dordogne ), est écroué à Mauzac avec son épouse. Il décrit ainsi les lieux : « Ce camp est un vaste quadrilatère entouré de cinq rangs de barbelés et flanqué de miradors. Des baraques, sans étage, et primitivement construites pour loger les ouvriers de la poudrerie en construction, sont séparées les unes des autres par d’autres barbelés. Les fenêtres sont tendues de barbelés, partout on ne voit que cela. Là-dessus une tristesse morne, une humidité pénétrante … »



Femmes tondues sur les marches du palais de justice de Bergerac, septembre 1944. ยฉ Photo Bondier






Les tontes : manifestations spontanées ou bien mises en scène ?


La question est maintenant de savoir si les manifestations de liesse populaire et les cérémonies de tontes publiques sont, ou non, le fruit d’un mouvement populaire spontané…

En dépit de quelques débordements dont on ne peut nier qu’ils sont le fait d’actions populaires spontanées, l’Épuration a, le plus souvent, été mise en place, pour ne pas dire mise en scène. C’est le cas des tontes de « collaboratrices » qui ont lieu à Bergerac sur les marches du palais de Justice. Le choix du lieu n’est pas innocent. Sous le porche d’un tribunal où justice est rendue, des femmes soupçonnées de s’être « compromises avec les Boches » sont châtiées, publiquement. Les marches les plus hautes font office de podium, et du haut de cette estrade improvisée, officient les « coiffeurs » en blouse blanche. Ils président à une cérémonie qualifiée par l’historien Alain Brossat de « carnaval moche ». Le rituel public de la tonte, écrit-il, est « une fête, un jeu, une exhibition, une cérémonie. […] Pour souligner qu’il s’agit d’un jeu, d’un ‘théâtre’, le marquage, ébauche de déguisement, joue un rôle décisif dans la cérémonie des tontes ; le ‘degré zéro’ du travestissement, c’est la croix gammée que l’on trace à la peinture, au goudron, que l’on ‘sculpte’ avec des ciseaux sur le crâne, que l’on dessine sur le visage, les seins, les fesses, voire le corps entier de la tondue. »

Les partis politiques encouragent la chasse aux collabos, généralement suivie du spectacle des tontes publiques. Le mercredi 29 août, 3 000 personnes assistent à un rassemblement qualifié de « premier meeting populaire du Front National », place de la République, à Bergerac. Les orateurs se succèdent et en clôture s’exprime le représentant des FTPF, Yves Péron, alias Caillou, ancien prisonnier politique interné à Gurs, Mauzac et Nontron, futur député communiste de la Dordogne. Il demande que « justice soit faite contre les traîtres,
les tortionnaires de nos patriotes emprisonnés » et déclare : « Tous les complices des boches doivent être châtiés et le châtiment c’est la mort ». L’assistance, enthousiaste, « applaudit frénétiquement ». Dans cette même édition du 2 septembre 1944, sous le titre « Sus aux traîtres ! », le journal Bergerac Libre rapporte qu’en Bergeracois les 155 premières arrestations sont loin d’être définitives : « Les enquêtes et interrogatoires se poursuivent activement. Les femmes ayant eu des relations avec les boches ont été tondues. D’autres suivront bientôt. Avec le concours de la population, nous espérons arriver bientôt à assainir notre ville. » Le journal communiste reconnaît que « des omissions ou des erreurs ont pu être commises » lors de la confection des listes de suspects et la constitution des dossiers. C’est donc « pour remédier aux unes et aux autres que nous prions le public de nous faire connaître le nom des personnes ayant eu une attitude antifrançaise, appuyé de faits précis ». L’appel à délation est on ne peut plus clair.


Le journal Les Voies Nouvelles du 7-8 septembre 1944 reconnaît bien « quelques excès », mais qu’il ne faut « ni grossir, ni exagérer », s’empresse d’ajouter l’auteur de l’article. « Oui, les réactions du peuple sont rudes, mais saines. Oui, des gens ont été hués et malmenés dans les rues, mais c’étaient des traîtres. Oui, il a pu y avoir des erreurs, mais elles ont déjà été réparées. N’oublions pas que les excès possibles ont été la réaction spontanée et au grand jour d’un peuple trop longtemps opprimé, affamé, trahi. Ses débordements ont des excuses. Voyons-y un sursaut de vitalité et de justice, un réveil de patriotisme. » !

La presse gaulliste semble, quant à elle, plus mesurée, à l’exemple de l’hebdomadaire Combat républicain du 17 septembre 1944, qui, sous le titre « Justice et humanité », invite les magistrats à juger avec justice, sévérité mais humanité. Il rappelle que « le moindre doute doit être favorable à l’accusé dont la défense doit être assurée comme il convient dans une République qui est la gloire du monde civilisé, la République des droits de l’homme et du citoyen. Ne vaut-il pas mieux absoudre un coupable que de fusiller un innocent ! » Les propos invitent à l’apaisement. Excessivement rare dans le contexte d’une épuration que l’on peut encore qualifiée de « sauvage », ce discours décalé mérite d’être signalé.

Plus de soixante ans après, parler d’Épuration reste sensible…

En conclusion, c’est l’historien Pierre Laborie
qui résume le mieux l’esprit de cette recherche :

« Loin de justifier ou de condamner,
c’est d’abord de comprendre dont il s’agit ;
c’est, avant de se risquer à dire pourquoi,
chercher à savoir comment les choses
se sont passées. »










Dernière édition par naga le Ven 4 Jan - 4:54, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 4:17



Le déroulement de la tonte ...

Très variable, également, le déroulement même de la cérémonie, où se donne libre cours une troublante imagination populaire: à demi dévêtue, parfois nue, le front, les joues (les seins) couverts de croix gammées peintes au goudron, une pancarte autour du cou, hissée sur une estrade où elle subit une parodie de jugement, plongée dans une fontaine, affligée d'un bonnet d'âne ou d'un collier de chien, exposée, photographiée, astreinte à une « conduite de Grenoble » en tous les points stratégiques de la localité, parfois battue, voire lynchée, toujours cruellement moquée, la tondue fait l'objet d'un rite de dégradation, de ridiculisation aux variantes infinies.

Partout, les tontes se présentent comme une fête sauvage
une cérémonie, un carnaval ou un charivari destinés à canaliser et purger les passions populaires, à conjurer le spectre de la guerre civile franco-française et à hâter le rétablissement de l’ordre légitime. Aussi trouve-t-on dans la plupart des cas des éléments de scénographie qui les situent au carrefour des fêtes populaires et des grandes scènes de persécution d’antan : cortèges bruyants traversant ville ou village, travestissement de la tondue dont le front s’orne de croix gammées, inscriptions vengeresses inscrites au goudron ou à la peinture sur différentes parties du corps des pécheresses ( a fait fusiller son mari, a couché avec les Boches, collabo…), exécution de la sentence sur une estrade située devant un bâtiment public. Mélange inextricable de rires et de violence.







Nous pouvons comprendre, bien sûr, la mécanique selon laquelle la tondue est élue dans le rôle du bouc émissaire: elle est, le plus souvent, une femme sans pouvoir ni prestige (une boniche, pas une Arletty), désocialisée (une réfugiée, fréquemment), une humble, une sans voix, n'entendant rien à ces histoires-là (la politique) et ayant, comme la plupart, tâché de survivre durant les quatre années de privations.



Les tontes se caractérisent à la fois par leur inépuisable diversité et par une homogénéité fondamentale. On tond en effet des femmes de différentes conditions (des hommes, parfois, plus rarement) pour les raisons les plus disparates et dans les circonstances les plus diverses. Ici, une jeune fille est simplement accusée d'avoir entretenu une peu patriotique liaison avec un militaire allemand, et là une femme mûre d'être une indicatrice de la Gestapo.
Ailleurs, on reproche à telle de s'être exhibée avec des notables de la collaboration ou des profiteurs du marché noir; en d'autres lieux, tout simplement, d'être épouse ou fille de milicien notoire, tenancière d'un café où l'on servait les occupants. De même, si la tonte est bien parfois, telle qu'on la décrit habituellement (et un peu facilement) le fait de la foule en délire, des résistants de la vingt-cinquième heure, voire l'heure des cons, il arrive aussi, plus troublant, qu'elle ne soit pas tout entière spontanéité et débordement.







source
histoire-en-question.fr





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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 4:21



Un certain nombre de femmes sont exécutée sommai-rement dans les heures suivant la Libération, d'autres mettent fin à leurs jours quand on vient les arrêter ou, plus tard, en prison. On leur peint des croix gammées sur le visage, quelques-unes sont marquées au fer rouge. Les interrogatoires sont un cauchemar.
Je ne me rappelle plus rien, dit la mère d'Henriette. Ma tête a volé d'un côté et de l'autre tellement on m'a frappée. On me posait toujours et toujours les mêmes questions. Ils voulaient savoir comment lui, cet Allemand, il se comportait au lit. Je ne répondais pas. Et je recevais une nouvelle une nouvelle gifle. Ma tête volait à gauche. Ils m'ont même demandé combien de centimètres mesurait son sexe. Je ne répondais toujours pas. Alors on continué à me gifler. Et ma tête volait à droite. Je n'arrive même pas à te raconter tout ce qu'ils voulaient ces hommes, mes compatriotes.








Sur l'une des célèbres photos de Robert Capa, apparaît une proscrite de la Libération pourchassée par la foule pour avoir collaboré avec l'occupant ...La femme porte un nourrisson dans ses bras. Le photographe américain a pris, ce 18 août 1944 à Chartres, deux clichés de la malheureuse. On la voit marchant au milieu d'une multitude de femmes, suivie de quelques fillettes et d'hommes goguenards. Le spectacle n'est pas coutumier. Il est de ceux, cocasses et cruels, dont les foules sont friandes. La femme est précédée d'un gendarme. L'uniforme donne à la scène un semblant de légalité. Sans doute l'emmène-t-on en prison. Un homme porte son baluchon, carré de linge blanc noué hâtivement. Témoin de cette chasse aux sorcières à la française, le reporter questionne des badauds. Ils ne savent pas si cette femme est accusée d'avoir eu une liaison avec un Allemand ou d'avoir dénoncé des Français qui écoutaient Radio Londres. Nous penchons pour la première hypothèse, vu l'enfant à son bras.












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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 14:25

Cela fait parti des horreurs de la guerre , malheureusement Crying or Very sad
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Ven 4 Jan - 14:30

Cela fait parti des horreurs de la guerre , malheureusement Crying or Very sad
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Sam 5 Jan - 14:32

A ce propos, voici une chanson de Georges Brassens qui évoque cette période franchement peu glorieuse de notre histoire.
Georges Brassens, La Tondue (1964):
http://www.youtube.com/watch?v=FHtjow9a9sU
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Dim 6 Jan - 3:38



Le procès de Mme Polge est un épisode culminant des journées nîmoises. Cette jeune femme très belle était devenue l'amie du commandant allemand de la place. Beaucoup de Nîmois eurent recours à elle pour arranger nombre d'affaires. Son procès est attendu par la population avec autant d’impatience qu'une corrida. L'accusée est condamnée à être tondue et promenée dans la ville avant d'être fusillée. La foule s'acharnera plusieurs heures sur son cadavre qui sera transpercé, de la manière qu'on imagine, avec un manche à balai.








Voici le « collabo » jeté dans une pièce qui a dû être le salon de l'épicier. S'y trouvent déjà un gendarme portant au front la mention « vendu », tracée à l'encre, un négociant de Marmande dont le visage tuméfié dit le traitement qu'il a da subir, trois dames légères au crâne rasé et un garçon de quatorze ans, qui s'est inscrit aux Jeunes du P.P.F.
Au cours de la nuit, le « salon » reçoit un nouvel hôte. Un garagiste de La Réole. Il a été sérieusement tabassé pour avoir effectué des réparations aux voitures des officiers allemands.







L'un de ses cousins, accusé d'avoir vendu sa marchandise aux occupants, a été, avec sa femme et son fils, collé à un mur et abattu à la mitraillette. Un des gardes-chiourme leur apporte du pain. Ce sera le seul ravitaillement durant les trois jours et les trois nuits passées dans cette première geôle. Le gardien leur annonce l'arrivée d'une grosse prise. Un dénonciateur capturé à Nérac. Vous allez entendre ce que vous allez entendre...
L'homme est enfermé dans la cave. On entend les coups mats de gourdins et de nerfs de boeuf assenés sur son corps nu. Cela dure des heures. Parfois les hurlements cessent. Mais le supplice n'est pas achevé. De longs râles disent qu'il n'a pas fini de souffrir. Il sera achevé au matin.












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MessageSujet: Re: L epuration en France   Dim 6 Jan - 4:05


Françoise Armagnac, contrairement à la légende, n'était pas châtelaine.

Le récit qu'on va lire est dû, pour l'essentiel, au témoignage oral de son mari et à une relation écrite laissée par sa mère. Ce récit est suivi de témoignages.


Le mariage religieux de Françoise Armagnac et de Georges Pénicaut avait été célébré le mardi 4 juillet 1944, à 11 h , en l'église St-Pierre-ès-Liens de Chabanais. L'assistance, clairsemée comprenait les Guides et Jeannettes dont s'occupait Françoise, qui était leur cheftaine. Une allocution était prononcée par M. Jagueneau, curé-doyen de Chabanais ; moins d'un mois auparavant, ce dernier avait eu affaire au Maquis pour l'enterrement de « l'Espagnol » et, dans l'après-midi de ce 4 juillet, il allait être giflé par un maquisard.
La cérémonie se déroulait sans incident. Il semble bien que des rumeurs inquiétantes avaient circulé la veille, mais le couple n'en avait pas eu connaissance. Françoise portait une robe
de soie blanche, ample et longue, ainsi qu'un diadème de roses blanches, une mantille blanche et le burnous blanc de sa soeur Cécile. C'est, à peu de détails près, dans cette toilette de mariée qu'elle allait être fusillée une trentaine d'heures après la
cérémonie religieuse.
Le repas de noces devait avoir lieu au chalet de Bel Air.
Au lieu de prendre la route nationale, le couple et quelques invités s'engageaient à travers champs, par des raccourcis. Environ 300 m avant de parvenir au chalet, un groupe très important de maquisards procédait à l'interpellation de toute la noce. A en croire l'adjudant, il s'agissait là d'un prélude à une simple perquisition ; celui-ci ajoutait même qu'il ne s'agirait que d' « une visite à la famille d'un ancien président de la République ».
Une douzaine d'invités de la noce sont placés en garde à vue dans une dépendance du chalet.

Le curé-doyen est isolé dans une pièce et c'est là qu'il sera giflé. Le photographe, M. Aubineau,est isolé dans une autre pièce ; on le soupçonne d'avoir photographié les maquisards le jour où ils ont occupé Chabanais(3).
Des maquisards s'assoient à la table dressée dans la salle principale du chalet et ils se partagent le repas de noces. Au milieu de la table se trouvent des hortensias bleus, qui avaient été cueillis autour de la maison, et deux bouquets de roses blanches. Aux Guides, aux Jeannettes et aux autres enfants, les maquisards distribuent des gâteaux et des chocolats.
Vers 15 h , les autres participants de la noce auront droit à quelques restes froids du repas. Vers 17 h , les invités du goûter arrivent à leur tour ; ils sont fouillés.
A 18 h , les mariés sont emmenés en camion ainsi que le doyen et le photographe. Françoise
étant debout dans le camion, un maquisard était allé lui chercher une chaise de salon. Ainsi commençait ce que, se penchant vers son mari, elle appelait « notre voyage de noces ».
Il est peu probable qu'en cet instant le couple se soit vraiment senti en danger. Personne n'a rien tenté pour lui, précisément sans doute parce que personne ne redoutait un événement fatal.
Personne, sauf la très jeune femme de chambre, Louise V., qui déclare à Anna, la cuisinière, que Françoise va être fusillée(4).
Elle se dit à bout de nerfs et, le soir même, prenant ses affaires,elle quitte les lieux. On ne la reverra plus(5). Elle a servi de guide aux maquisards durant leur perquisition et c'est elle qui
les a menés vers une étagère où se trouve un petit sabot : dans ce petit sabot, on a découvert un insigne de la Milice. C'est, du moins, ce qui ressort de ce que Madame Armagnac, la mère de Françoise, entendra dire au camp de Vayres, où, quelques jours
plus tard, elle sera à son tour internée par les maquisards.
Le chalet a été pillé de tous ses objets de valeur. L'adjudant avait pourtant déclaré que « pas un sou, pas un centime ne serait pris » et que « le Maquis n'avait besoin de rien ».



(3) Son appareil de photographie, d'une valeur de 60 000 francs [1944], lui
ayant été confisqué, il lui restera à s'engager, bon gré mal gré, dans le Maquis. Il
sera tué dans la poche de Royan.
(4) Anna devait, après la guerre, en témoigner auprès des enquêteurs de la
Sécurité militaire.
(5) Louise V. est aujourd'hui [1974] installée à Limoges où elle a épousé un
coiffeur. Elle a deux filles, dont l'une est professeur et l'autre, ingénieur
(ailleurs qu'à Limoges). Son père était communiste.

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MessageSujet: Re: L epuration en France   Lun 7 Jan - 1:54


« D'ailleurs », avait-il précisé, « voyez comme nous sommes habillés! » Mais il est probable qu'en découvrant, lors de la perquisition, des preuves qui semblaient accabler Françoise,
l'ordre avait été donné de tout « récupérer ». Arrivés [à pied] à 126 hommes et deux camions, les maquisards ont, en repartant avec un camion, emporté l'argenterie, l'horlogerie, les bijoux de famille, l'argent, l'eau-de-vie, les bouteilles de vin, de la
vaisselle et toute l'alimentation. Ils ont notamment emporté la montre de M. Armagnac (décédé en 1942) et le contenu des portemonnaie de deux enfants, âgés de six et huit ans, qui étaient venus passer leurs vacances à Bel Air. Ils ont laissé les portemonnaie(6).
Quant au camion qui emporte les prisonniers, il traverse Grenord et gagne le château de Pressac, près de Saint-Quentinsur-Charente. Les gardiens chantent. L'un d'eux entonne
« l'Internationale », mais ses camarades l'interrompent, lui rappelant que « c'est interdit ». L'arrivée au château est houleuse.
Les maquisards se montrent insultants et prêts à rouer de coups les prisonniers, mais « Bernard » sort du château, un gourdin (?) à la main, et prévient : « Le premier qui les touche,
je le descends. »
Les prisonniers sont groupés dans la pièce du premier étage,à gauche, qui sert de prison. Françoise, quant à elle, est conduite à l'infirmerie, à droite. On lui prend ses pièces d'identité, son bracelet, sa montre et sa bague de fiançailles. La fameuse « infirmière » — l'ancienne bonne de Mme Vissol habitant Chabanais — sera vue, après les événements, avec, au doigt, cette bague de fiançailles.
Françoise et son mari subissent ensemble deux interrogatoires dans le bureau de Raoux qu'on appelle « Gandhi » et qui fait fonction à la fois de juge d'instruction, de procureur et de
juge. Un agenda de Françoise est examiné de près : celui de 1943, où elle raconte avoir assisté aux premières réunions de la Milice (quatre réunions en tout, semble-t-il).
« Ceci suffit », aurait dit Raoux, en lui montrant l'insigne de la Milice.



(6)Après la guerre, des enquêtes de la Sécurité militaire établiront ce genre de
faits. C'est, nous a déclaré Cécile Armagnac, dans le souci de ne rien envenimer
que Madame Armagnac a renoncé à rentrer en possession de ces biens-là (« et
puis, cela ne nous aurait pas rendu Françoise ») ; pour ce qui est des autres biens,
l'indemnité perçue par Madame Armagnac semble avoir été très modeste.



Dans la prison du château de Pressac sont enfermés une quinzaine d'hommes. On ne donne rien à manger aux nouveaux arrivants, sans doute trop tard arrivés. Le lendemain, mercredi
5 juillet, toujours rien à manger. Georges Pénicaut est employé à la corvée de charbon de bois. Françoise Pénicaut coud des calots à l'infirmerie. Elle demande et obtient un morceau de pain.
Entre les corvées, le couple parvient à échanger quelques paroles. Dans la matinée, Françoise est convoquée pour deux interrogatoires. Elle confiera à son mari qu'on lui pose toujours les mêmes questions et qu'elle est sûre d'être condamnée. En fin de matinée, on lui annonce son exécution pour le soir même, tandis que Georges devra être relâché. Ce dernier obtient une audience de « Bernard ». Il l'adjure de prendre sa vie en échange
de celle de sa jeune femme. Loin de lui céder, « Bernard » lui énumère les pièces à conviction : insigne de la Milice, agenda de 1943, déposition signée de Françoise. Il lui lit même un extrait de l'agenda où est relatée l'adhésion à la Milice.
C'est alors que Georges mentionne la page de l'agenda où Françoise donne référence de la lettre recommandée par laquelle elle avait envoyé sa démission à la Milice. Du coup, « Bernard » poursuit la lecture de l'agenda ; parvenu à la date du 7 août 1943, il arrache la feuille et déclare à Georges Pénicaut :
« Les preuves qui nous intéressent, nous les retenons ; celles qui ne nous intéressent pas, nous avons le devoir de ne pas les regarder(7) ».
Et d'ajouter que cette exécution ne serait pas retardée « d'une heure ni d'une minute ».

A 21 h , Françoise est exécutée tout en haut du « York », derrière un buisson, près d'une pêcherie asséchée(Cool. On lui avait accordé cinq minutes avant de partir vers le lieu de l'exécution,dans l'attente de son mari qui, à cette heure, n'était pas encore revenu de la corvée de bois. A son retour, elle s'était portée vers lui et ils avaient pu échanger quelques mots. Au peloton, elle aurait déclaré : « Tuez-moi. Je remets mon âme à Dieu ». On a
plusieurs témoignages de son sang-froid. Le coup de grâce aurait été tiré par « l'infirmière ».



(7) La législation spéciale d'Alger, comme les appels de la Radio de Londres et,
en particulier, ceux de Maurice Schumann, autorisaient, semble-t-il, ce type de
distinguos.
(Cool En 1944, la France vivait à l'heure de l'Europe Centrale : 21 h correspondaient
donc à 19 h , heure solaire.




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MessageSujet: Re: L epuration en France   Lun 7 Jan - 2:02



On refusa de montrer à Georges l'endroit où avait été jeté le corps de sa femme et c'est en vain qu'il réclama la bague de fiançailles.
L'exhumation ne put avoir lieu que cinq mois plus tard, dans la boue, le 2 décembre 1944. Françoise Pénicaut a sa tombe aujourd'hui au cimetière de Chabanais. L'inscription porte :
« Ici repose Françoise Armagnac, épouse Pénicaut, 1918-1944 ».
A sa gauche, la tombe de son père porte : « Jean Armagnac, né à Paris, décédé à Bel Air, 1872-1942 ». A sa droite se trouve la tombe de sa mère où l'on peut lire :
« Marie Armagnac, née Carnot, 1877-1969 ».




Les témoignages


• Témoignage de Cécile Armagnac, soeur aînée de la fusillée :

A l'époque des faits, j'étais ambulancière à Cherbourg. A cause de la bataille de Normandie, la ville était coupée du reste de la France. Je n'ai appris le mariage et la mort de ma
soeur que vers la fin du mois d'août 1944 par le fait du hasard (quelqu'un qui venait de Paris et qui était de passage à Cherbourg m'avait, en entendant prononcer mon nom, présenté ses
condoléances…).
Nous n'avions, ma soeur et moi, aucune activité politique. Nous étions toutes deux hostiles à l'Occupant. La Milice apparaissait, au moment de sa création, en 1943, comme une sorte de gendarmerie civile chargée de maintenir l'ordre dans le pays. Dans une région comme la nôtre, où il n'y avait pour ainsi dire pas d'Allemands en 1943, la Milice n'était pas tenue pour pro-allemande, comme elle allait l'être plus tard,notamment vue de Paris ou de régions où les Miliciens et les Allemands participaient aux mêmes opérations de « maintien
de l'ordre ». Et puis, Françoise devait avoir à s'occuper des oeuvres sociales de la Milice, c'est-à-dire de secourisme, de colis pour les prisonniers, de garderies d'enfants. Elle ne s'est, je crois, rendue qu'à quatre réunions de la Milice ; après quoi, elle a envoyé sa démission dès le 7 août 1943.
J'ai revu Bel Air le 9 octobre 1944, c'est-à-dire trois mois après la mort de ma soeur. La région était libérée depuis déjà deux mois. On tournait le dos à ma mère. Les métayers ne lui
versaient plus de redevances. J'apprenais, de plus, qu'après le sinistre de Chabanais du 1er août 1944, on était venu réquisitionner à Bel Air du bois et des meubles (lits, commodes,
armoires) pour les sinistrés. B., le tireur de sable, très connu pour ses opinions communistes, était venu, parmi d'autres, chercher des meubles. On ne devait nous rendre ultérieurement qu'une armoire en ébène et une commode en acajou.
J'apprenais également que ma mère avait été emmenée et emprisonnée par le Maquis. Elle avait 67 ans et elle était presque aveugle. Dans une lettre adressée au contrôleur des Contributions, elle avait sollicité un dégrèvement d'impôts, vu le pillage de Bel Air où
tout son argent liquide lui avait été pris. Sa lettre avait été interceptée. Elle-même avait été arrêtée, ainsi que le percepteur de Chabanais. Raoux et d'autres interrogateurs avaient, en
vain, tenté de lui faire rétracter les termes de la lettre. Sûre d'être fusillée, elle leur tenait tête. On cherchait également à lui extorquer une somme, ainsi qu'à un certain G., de Saint-
Junien. Elle leur répliquait qu'ils lui avaient tout pris. En fin de compte, les maquisards l'avaient relâchée du camp de Vayres au moment de quitter celui-ci précipitamment.
Ma mère, se coupant un bâton dans les haies, avait marché pendant vingt kilomètres pour regagner Bel Air.
Ces événements ont été le fait d'une époque troublée. Ce n'a pas été plus beau de l'autre côté. Dans ces moments-là, les actes vont souvent plus vite que les pensées et il en résulte des excès de toute sorte. Restent les traces…
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Lun 7 Jan - 2:09

• Témoignage de Robert du Maroussem, ancien responsable local de la Milice :

A la fin d'une de nos séances d'information, je me souviens que Mlle Armagnac nous a dit : « Vous exagérez dans vos attaques contre les juifs et les francs-maçons ; ce sont aujourd'hui des gens pourchassés. »



• Témoignage de Mme T., ancienne domestique du château de Pressac :

Quand le camion est arrivé au château, les maquisards, pour se moquer, criaient : « Vive la mariée ! » Elle a couché dans un grenier. On lui a fait nettoyer les cabinets et coudre des
vêtements. Sa robe était souillée. Quand elle traversait la cour, on continuait de crier : « Vive la mariée ! » Un jeune qui avait fait partie du peloton d'exécution avait été impressionné par son courage. Il paraît qu'elle a ouvert le devant de son burnous et qu'elle leur a dit : « Allez-y ! »



• Témoignage de Nathan Lindner, instigateur de l'arrestation :

[Dans sa relation écrite, Mme Armagnac nomme le « vendeur de journaux Lannaire (sic), né à Varsovie et réfugié à Chabanais ». Elle ajoute que l'homme avait dirigé le pillage de Bel Air et qu'il avait personnellement emporté « les tableaux généalogiques de la famille Carnot ».
Il se serait vanté du « joli coup » qu'il avait fait et il se serait exclamé :
« S'ils ne sont pas contents de moi après cela ! » —J'ai retrouvé Nathan Lindner le 14 mai 1974. Il habitait alors à Paris le quartier des Halles et tenait une terrasse de journaux à l'angle de la rue Tiquetonne et de la rue Montorgueil.
Né en juillet 1902 à Varsovie, il avait été caporal dans la Légion étrangère (taille : 1 m 59). Pendant la guerre de 1939-1940, il avait travaillé à Toulouse pour Paris-Soir ; par la suite, à cause des lois raciales de Vichy, il avait travaillé à Issoudun (Indre) pour son propre compte. Il s'était enfin replié à Chabanais où il colportait des journaux pour le Dépôt Hachette tenu par Mme Olivaux. Connu sous le sobriquet de « Trottinette », il portait, dans la Résistance, le pseudonyme de Linard.]
J'ai dû, en 1945, quitter la région de Chabanais à cause de ces histoires de la Libération. La presse de l'époque, et notamment L'Essor du Centre-Oues, t m'avait violemment attaqué.
Bien des années après, c'est Historia qui s'en est pris à moi.
En 1944, à Chabanais, je prenais livraison des journaux à la gare et je les apportais au magasin Olivaux. J'avais une poussette aménagée en bibliothèque. C'est pour cela qu'on me
surnommait « Trottinette ».
Un jour, j'entends Mlle Armagnac dire à peu près : « Ces jeunes qui refusent le S.T.O. [Service du Travail Obligatoire], on devrait les arroser de pétrole et y mettre le feu ». D'autres personnes pourraient vous le confirmer(9).
Dans mes journaux figurait Signal, seule revue comparable au Match actuel(10).



(9) Les personnes interrogées, y compris les plus hostiles aux miliciens, nous ont déclaré que Françoise Armagnac leur paraissait incapable d'avoir tenu de pareils propos, aussi bien dans le fond que dans la forme. Précisons ici que le témoin Lindner nous a paru sujet à de graves défaillances sur d'autres points que « l'Affaire Armagnac ».
(10) On s'étonne de cette mention de Signal. On s'étonne encore plus de la comparaison avec Match (ou Paris-Match). Signal était un hebdomadaire de très bonne qualité mais que beaucoup de Français se refusaient à acheter à cause de son caractère allemand et national-socialiste. Nathan Lindner, lui, en vendait ou essayait d'en vendre à Chabanais. La vente, tout comme l'achat, n'en était nullement obligatoire. Françoise Armagnac avait interdit aux enfants dont elle s'occupait d'acheter quoi que ce fût à Trottinette, coupable, à ses yeux,
de vendre Signal ainsi que des publications à caractère licencieux.




C'est moi qui ai parlé à Bernard de Françoise Armagnac.
J'ai demandé à m'occuper de la perquisition et du reste. Bernard m'a donné carte blanche. Quand la noce est arrivée à 300 m de la propriété Armagnac, je leur ai dit que nous étions des maquisards et non des pillards et j'ai lu une décision qui disait que tout homme surpris à piller serait immédiatement abattu. Cette opération, nous l'avons montée le jour même du mariage avec l'espoir que, parmi les invités, nous trouverions d'autres miliciens.
Au cours de la perquisition, nous avons découvert des carnets de rendez-vous, des brassards, des insignes(11), une carte de membre de la Milice(12).
J'ai conduit la mariée à Raoux qui,muni de mon rapport écrit, a procédé à l'interrogatoire et a décidé l'exécution.
Ce que j'ai fait ce jour-là, ce n'était peut-être pas trop beau.
Je suis entré dans l'Histoire par la mort d'une descendante de Sadi Carnot. Je n'en suis pas flatté. Il fallait le faire à l'époque.
Je ne suis pas un sanguinaire ; les esprits étaient surchauffés et on n'était pas alors en état de raisonner.
Mais nous avons en ce moment beaucoup de gens qui font beaucoup de mal [maintenant, en 1974]. On aurait dû les exécuter alors, au lieu de les libérer et de les blanchir. Tous ceux-là
salissent et dénigrent la Résistance.[Le témoin m'est apparu tourmenté par l' « Affaire Armagnac».
Il ne regrette pas d'avoir fait fusiller la mariée mais il déplore les ennuis qui s'ensuivirent pour lui. Il dit avoir toujours été communiste et il affirme qu'il a été exclu du Parti en 1945
pour avoir voulu, contrairement aux instructions, aider des Rouges espagnols à s'armer afin de libérer l'Espagne du joug de Franco. Parmi ces Rouges figurait « Ramon ». Nathan Lindner
est féru d'histoire et de peinture ; il peint sous un pseudonyme[Ainel, comme N(athan)
L(indner)].



(11) Selon toute vraisemblance, ces brassards et ces insignes étaient… scouts (à l'exception de l'insigne trouvé dans le petit sabot).
(12) Confusion probable avec l'insigne de la Milice trouvé dans le petit sabot.





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MessageSujet: Re: L epuration en France   Lun 7 Jan - 2:25



• Témoignage d'Annie F., ancienne cheftaine de Louveteaux :

Françoise Armagnac était une idéaliste et une passionnée, une fille dégingandée aux tenues excentriques et parfois négligées.
Très pratiquante, elle avait un ton abrupt ; elle était très « tranche-coupe » et peut-être timide au fond. La politique ne l'intéressait pas. Me parlant d'un mouvement qui était peutêtre
celui des oeuvres sociales de la Milice ou un mouvement féminin de la Milice, elle m'avait dit un jour que, dans une époque comme la nôtre, on ne pouvait pas rester indifférent, que
ce mouvement avait l'air intéressant et qu'on devait pouvoir s'y rendre utile. Quelqu'un — est-ce sa mère ou bien est-ce moi-même ? — l'a mise en garde et lui a conseillé de prendre avis des Scouts au plan national(13).
Le 4 juillet 1944, j'ai assisté au déménagement des affaires de la famille Armagnac dans le camion des maquisards. Sur la pente du pré, des enfants jouaient ; c'étaient des Louveteaux et des Guides.



• Témoignage de Joseph L., ancien président de la Légion :

A un moment, à Bel Air, le fils Valette, qui faisait partie des maquisards, a crié :
« Les Allemands arrivent ! Voilà les croix gammées ! » — C'étaient des croix scoutes(14).




• Témoignage de la veuve du lieutenant Robert, responsable des opérations :

[Le lieutenant Robert s'appelait, de son vrai nom, Jean P. Il était cultivateur aux Fayards, commune d'Étagnac. Sa veuve tient aujourd'hui [1974] un magasin d'antiquités dans la région
parisienne, à Saint-Mandé.]
Mon mari vient de mourir à 52 ans d'un cancer. Je l'ai connu après la Libération. Il était alors croupier. Pendant deux saisons, il a dirigé le casino de L. Je n'ai pas connu la Résistance
en Charente. Je ne suis pas de ce pays-là. Mon mari a toujours été communiste. Il ne parlait pour ainsi dire jamais de ses souvenirs du Maquis. Il était écoeuré par le mal qu'on disait de la Résistance.
Il n'a au fond vraiment commencé à parler du Maquis que durant les huit mois d'hôpital qui ont précédé sa mort. Il parlait surtout de « Gustave » (Bricout) et puis il parlait aussi
d'une marquise ou d'une comtesse qui avait été fusillée. Il y était. Je me rappelle très mal. Est-ce que cette femme n'avait pas dénoncé des Français ? Mon mari pensait que c'était juste…
Je crois que mon mari n'était pas tellement d'accord…(15)




(13) Selon sa soeur Cécile, Françoise, ne recevant pas de réponse — le courrier
fonctionnait dans des conditions précaires —, aurait pris sa décision sans plus
attendre.
(14) Cette confusion semble s'être produite ailleurs en France ; voy. également,
plus loin, la confusion entre « cheftaine » et « chef de centaine », c'est-à-dire
entre un grade scout et un grade de la Milice !
(15) Ces deux dernières phrases offrent un exemple des contradictions que nous
avons quelquefois rencontrées au cours de notre enquête lorsque le témoin essaie
de formuler un jugement d'ordre général.




• Témoignage de G.B., de Montbron, prétendu témoin de l'exécution :

Alors, la mariée a ouvert son voile et elle a crié comme ça : « Vive l'Allemagne ! »(16)




• Témoignage de « Bernard », commandandt u « Maquis de Pressac » :

La mariée ? Elle était secrétaire de la Milice de Confolens. Elle m'a déclaré : « Vous m'avez eue, mais si je vous avais eu, c'était pareil. »(17)




• Témoignage de « Gaston », chauffeur de « Bernard » :

J'ai participé à l'arrestation de la fille Carnot. Une fille sensationnelle. Devant le peloton, elle a pris sa robe de mariée comme ça [geste des deux mains pour se décolleter]. Elle n'a jamais baissé les yeux. Elle était chef de centaine à la Milice(18).




L' « Affaire Armagnac » racontée par Robert Aron :

[Histoire de l'Épuration, tome I, « Les Grandes Études Contemporaines », Fayard, 664 p., 1967, p. 566-567.]
Les exactions peut-être les plus odieuses sont celles qui s'attaquent à des femmes. Près de Limoges, une jeune fille de la région, Mlle d'Armagnac, dont la famille est propriétaire d'un
château, se marie à l'église de son village : à la sortie de la messe, sur le parvis, des maquisards l'enlèvent, ainsi que son mari, le curé qui les a bénis et un témoin. Le lendemain à l'aube, on la fusillera en toilette de mariée. Motifs invoqués : d'abord, elle est châtelaine ; en second lieu, elle a soigné des miliciens( 19).




(16) Nous ne rapportons ce propos que pour donner au lecteur une idée de la conviction de certains témoins. Ainsi qu'il devait se révéler par la suite, G.B. n'avait pas assisté à cette scène pourtant rapportée comme vécue.
(17) Françoise Armagnac n'a nullement été secrétaire de la Milice de Confolens.
La pensée que lui prête le témoin est peu vraisemblable chez quelqu'un qui s'était désolidarisé de la Milice onze mois auparavant en envoyant sa démission. Quant à l'extrême brièveté de ce témoignage, elle tient au fait qu'au moment de notre rencontre avec «Bernard » nous n'avions pas encore réuni beaucoup d'informations sur les exécutions et, en particulier, sur celle-ci.

(18) « Gaston », de son vrai nom Jean T., habite aujourd'hui près de Saint-Victurnien (Haute-Vienne). Françoise Armagnac n'était pas chef de centaine mais cheftaine. Le témoin confond ici un modeste grade des Guides avec un grade important de la Milice armée !

(19) Le lecteur attentif pourra relever une demi-douzaine d'erreurs dans ce résumé de l'affaire. Ces erreurs s'expliquent par le fait que Robert Aron, qui est un généraliste, ne pouvait se livrer à des vérifications poussées de chaque cas.
Quelques-unes de ces erreurs s'expliquent aussi peut-être par la force d'attraction de certains clichés ou stéréotypes qui s'appellent l'un l'autre et donnent au récit la forte simplicité et la couleur dramatique que goûtent certains lecteurs de romans : « exactions … odieuses … s'attaquent à des femmes … une jeune fille … Mlle d'Armagnac [sic] … famille … propriétaire … château … se marie … église … son village … sortie de la messe … parvis … enlèvement … »
Dans un pareil contexte, on ne s'étonne pas trop de voir l'exécution se placer « le lendemain à l'aube » (alors que, rappelons-le, Françoise Armagnac, plusieurs fois interrogée le lendemain de son arrestation, ne devait être exécutée qu'à 21 h).



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MessageSujet: Re: L epuration en France   Lun 7 Jan - 2:32


Témoignage de P. Clerfeuille, professeur à Angoulême :

Vous savez, il est très difficile de faire ce travail sur la Répression. Les gens ne veulent pas parler. Prenons un exemple.
Je sais pertinemment qu'une femme a été fusillée en toilette de mariée. Je suis allé pour enquête à Chabanais. J'ai une carte officielle pour faire ce genre de travail : je suis Membre correspondant du Comité d'histoire de la 2e guerre mondiale et nous dépendons du Premier ministre. Eh bien, on a refusé de me donner le nom de cette fusillée ! Je suis reparti sans rien ! Et pourtant, je sais qu'elle a existé, cette femme.
[P. Clerfeuille est officiellement chargé, entre autres travaux, de recherches sur la Répression à la Libération (c'est à- dire sur l'Épuration) dans le département de la Charente.
Notre entretien date de 1974, soit près de sept ans après la publication du livre de Robert Aron.]





• 1° Premier Bataillon, 2406ème Compagnie . Le 4 juillet 1944 Rapport du Lieutenant de Compagnie(20)

Aujourd'hui 4/7/44 nous avons fait une opération d'envergure au château d'Armagnac ; lieu dit au Petit Chevrier(21) au sujet de l'arrestation éventuelle de miliciens. L'opération a été
complètement couronnée de succès car nous avons arrêté une milicienne. Cette femme se mariait aujourd'hui et, nous sommes tombés en pleine noce ou tout au moins à l'arrivée de la noce.
Nous avons interrogé les invités les uns après les autres et j'ai vérifié moi-même leur identité et tous leurs papiers qui étaient en leur possession ainsi que leur porte-feuille. Après vérification,
j'ai retenu un photographe, nommé Aubinot(22) qui a soitdisant photographié le Maquis le jour où nous avons occupé Chabanais. Ceci a besoin d'une enquête sérieuse à son domicile.
J'ai retenu aussi le Prêtre de Chabanais qui avait empêché la rentrée des fleurs et des couronnes et du drapeau dans son église(23).
Ensuite nous avons gardé à vue le Marié et la Mariée pour nous avoir répondu méchamment au sujet du travail que nous faisions à leur domicile. Puis nous avons fait une perquisition en
règle sans rien abîmer jusqu'au moment où nous avons trouvé la preuve que la Mariée est Milicienne. Aussi, dès cet instant j'ai à peu près donné main libre aux hommes pour le déménagement des vivres et autres choses intéressantes pour nous.



(20) Nous corrigeons l'accentuation, mais non l'orthographe ni la ponctuation de ce document dont chaque phrase mériterait une lecture attentive.
(21) En fait, il ne s'agit pas de Petit Chevrier mais de Bel Air.
(22) L'orthographe exacte est Aubineau.
(23) Pour l'enterrement de l' « Espagnol » ; les deux frères Devoyon, de Chabanais, lui avaient fait un cercueil jugé trop court ; ils seront tous deux fusillés.


Quand tout a été embarqué nous avons fait monter les prisonniers dans les camions et nous sommes rentrés sans incident.
Je suis satisfait de cette expédition car j'ai vu, mes hommes à l'oeuvre et je vois que je peux compter sur eux.
Quant à mon Adjudant-Chef Linard(24) je ne peux que le remercier d'avoir monté cette expédition et de l'avoir si bien surveillée. Aussi, avec l'avis du Capitaine Commandant du
Bataillon je demanderais qu'il soit nommé Adjudant de Compagnie.
Dans la soirée un avion Allemand a survolé le camp à basse altitude et à son passage à Pressignac a lâché quelques rafales de mitrailleuse sur des civils.

Signé : Robert



• 2° Premier Bataillon / Service de Renseignements — Activité du Service de Renseignements — Journée du 7 juillet 1944.

Clôture de l'enquête sur l'argent et les biens immobiliers réclamés par la famille Armagnac.

Le 8 juillet 1944,
Le Chef du Service des renseignements
Signé : Gaudy(25)



(24) Pseudonyme de Nathan Lindner.
(25) Cécile Armagnac, à qui nous avons présenté ce document en 1975, le juge suspect. Elle ne conçoit pas que sa mère ait pu formuler une réclamation de ce genre dans les deux ou trois jours qui ont suivi l'arrestation de Françoise Armagnac et le « déménagement » de Bel Air.



Extraits
La Grande Histoire des Français sous l'Occupation,intitulé Joies et douleurs du peuple libéré (6 juin-1er septembre 1944) (Robert Laffont, achevé d'imprimer du 10 octobre 1988).


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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 1:32



Quelques exécutions du « Maquis Chabanne » (4 juillet - 17 août 1944)


Ce maquis a été fondé par trois instituteurs du collège de Chasseneuil : André Chabanne, Guy Pascaud et Lucette Nebout.
Un militaire de carrière s'est joint tardivement à ces trois personnes : Jean-Pierre Roger. André Chabanne est mort accidentellement en 1963. Son corps repose dans la crypte du
Mémorial de la Résistance de Chasseneuil, aux côtés du corps de Bernard Lelay, chef du « Maquis Bernard ».
Guy Pascaud a été arrêté le 22 mars 1944 et déporté ; à son retour de déportation, i l
s'est engagé dans une carrière politique ; il est mort il y a quelques années. Lucette Nebout a changé de nom à la suite d'un remariage ; elle vit encore. Après la guerre, Jean-Pierre Rogez a connu une brillante carrière militaire ; il a été chef d'état major d'un général commandant la place de Paris ; à sa retraite, il s'est engagé dans la carrière politique et il est devenu, pour un temps, maire de Malaucène (Vaucluse). Dans le rappel de ses
états de service figurent ces quatre mots : « torturé par la Gestapo ». La vérité est qu'il a été accidentellement renversé de sa moto par une voiture militaire allemande.

A la différence du maquis communiste, qui lui était voisin, le « Maquis Chabanne », également appelé « Maquis Bir Hacheim, AS 18 », a moins tué mais plus torturé. La responsabilité des exécutions ou tortures est également plus diverse.
Cette responsabilité se répartit entre André Chabanne et quelques membres de son entourage, en particulier François-Abraham Bernheim (de Colmar) et l'ancien Saint-Cyrien Jean-Pierre Rogez. Bernheim, d'origine juive comme l'était Raoux pour le maquis Bernard, dirigeait le 2e Bureau (Sécurité et Renseignement)jusqu'à une date où André Chabanne l'a chassé,probablement parce qu'il le trouvait trop sévère.
Tandis que, dans le cas des victimes du maquis communiste,à peu près tous les corps ont été exhumés, les victimes du maquis AS (Armée secrète) n'ont pas toutes été exhumées et c'est en pleine connaissance de cause que les autorités persistent à refuser ces exhumations. Dans la commune de Montemboeuf, au lieu-dit « les trous de renard », près de l'ancien moulin de Jayat, il reste des corps qui n'ont pas été réclamés et d'autres qui ont été réclamés mais qu'on ne veut pas exhumer.
Les exécutions les plus surprenantes auxquelles ont procédé le « Maquis Chabanne » ont été celles des « 7 de Couture » ainsi que celle de l'abbé Albert Heymès et de sa servante.

Couture (280 habitants en 1944) est un village situé au nord d'Angoulême, au commencement de la Charente poitevine, à proximité de Mansles et d'Aunac.
En juin 1944, un engagement entre troupes allemandes et miliciennes, d'un côté, et un petit
détachement du « Maquis Chabanne » (cinq personnes en tout),de l'autre, se soldait par un mort du côté du maquis.
Le couple responsable de ce petit détachement avait la conviction que des habitants de Couture les avaient dénoncés, et Chabanne avait fini par faire arrêter 7 personnes du village :
un père et un fils, encore un père et un fils, un frère et un frère, et un septième homme. Tous furent torturés, ainsi que l'établira après la guerre un rapport de la Justice Militaire. Tous furent fusillés à Cherves-Chatelars, près de Montemboeuf, le 4 juillet 1944.
Les corps furent jetés dans un puisard. Il faudra aux familles 28 années de démarches pour obtenir l'exhumation des corps et leur transfert en secret dans le cimetière de Couture.
Jamais la preuve de la dénonciation ne put être apportée. La présence de ce petit maquis était de notoriété publique dans la région.
Dans la période du 4 juillet au 17 août 1944 et pour me limiter strictement à la région où il se trouvait alors, ce maquis a procédé à environ 50 exécutions.
Sur ces 50 cas, on compte sept femmes (l'une d'entre elles avait 77 ans ; elle fut fusillée avec sa soeur, âgée de 70 ans, et l'époux de cette dernière, 73 ans, infirme à deux béquilles) ;parmi les victimes on compte quatre membres d'une même famille gitane (dont une femme) et trois soldats allemands dont l'un qui tentait de s'enfuir.

– 4 juillet, Louis-André Michaud, 34 ans, adjudant-chef pilote en congé d'armistice, abattu à Labon, commune de Chasseneuil.
– 4 juillet, sept cultivateurs de Couture sont fusillés à Cherves, tous après torture :

Léon Barret, 38 ans, frère du suivant.
Eugène Barret, 32 ans, frère du précédent.
Émilien Gachet , 61 ans, père du suivant.
Émile Gachet, 23 ans, fils du précédent.
Frédéric Dumouss(e)aud, 63 ans, père du suivant.
Marcel Dumouss(e)aud , 35 ans, fils du précédent.
Albéric Maindron, 32 ans.

– 5 juillet, ? Aurance, fusillé à Cherves.
– 5 juillet, un inconnu, fusillé à Cherves.
– 6 juillet, Joseph Grangeaud , 68 ans, commerçant, fusillé à Cherves.
– 6 juillet, Édouard Lombreui ,61 ans, assureur, fusillé à Cherves.
– 6 juillet, André Abadie , 33 ans, anciennement docker à Bordeaux(?), fusillé à Cherves.
– 10 juillet, Jean Veyret-Logeria, 67 ans, secrétaire de mairie, fusillé à Cherves.
– 11 juillet, Abbé Albert Heymè, mort sous la torture ou à la suite de tortures au Prieuré du Chatelars.
– 13 ou 14 juillet, Nicolas Becker, 57 ans, préparateur en pharmacie,exécuté à Chez-Fourt, commune de La Tâche.
– 16 juillet, Ernest Schuster, 24 ans, interprète à la Kommandantur de
La Rochefoucauld, torturé et fusillé à Cherves.
– 26 juillet, Jean Dalançon, 49 ans, horloger, fusillé à Cherves.
– 26 juillet, Jean Niedzella, 24 ans, abattu à Cherves.
– 29 juillet, puis 30 juillet pour le dernier d'entre eux, quatre forains de la même famille (gitane) sont abattus près de Saint-Claud :

Jules Ritz, 50 ans.
Pauline Jauzert, 57 ans.
Émile Ritz, 22 ans.
François Ritz, 24 ans.

– fin juillet, trois soldats allemands avaient été faits prisonniers. Le sergent cherche à s'enfuir ; il est abattu. On vient chercher ses deux camarades qu'on abat également. La trace des balles subsiste sur le mur extérieur du préau de l'école de Cherves. Les trois cadavres ont été jetés dans une mare « chez Veyret » ; ils sont restés dans cette mare pendant au moins dix ans ; leurs pieds dépassaient.
– 1er août, Joséphine Adam, 29 ans, servante de l'abbé Heymès,fusillée à Cherves.
– 1er août, Marie-Germaine Groulad, 48 ans, s.p., fusillée à Cherves.

Les exécutions suivantes ont eu lieu aux « trous de renard », près de l'ancien moulin de Jayat, commune de Montemboeuf, où Jean-Pierre Rogez avait son PC et où il avait fait ouvrir un « camp de concentration» (dénomination officielle) :

– 7 août, Maurice Launay, 25 ans, domestique de ferme ; sa femme (M me Horenstein, d'Objat) n'est pas parvenue à obtenir l'exhumation.
– 9 ou 10 août, Mlle Clémence Choyer, 65 ans, institutrice en retraite,sans famille ; non exhumée.
– 10 août, Augustine Alexandrine Bossu, 77 ans, quasi aveugle, belle soeur du suivant.
– 10 août, Victor Maisonneuve, 73 ans, infirme à deux cannes, époux de la suivante.
– 10 août, Juliette Henriette Maisonneuve, 70 ans, épouse du précédent.
– 11 août, Marie Brénichot, 46 ans, commerçante.
– 14 ou 15 août, Joseph Schneider, 25 ans, interprète à la Kommandantur de Champagne-Mouton, torturé ; non exhumé.
– 14 ou 15 août, Paulette Marguerite François , 27 ans, propriétaire de café ; non exhumée.
– 15 août, 6 ou 7 ou 9 volontaires russes de l'armée allemande sont fusillés ; pas d'exhumations malgré des tractations.
– 16 août, Raphaël Gacon, 18 ans, « mi-journalier, mi-sacristain » ;non exhumé.
– 17 août, Emmanuel Giraud ,24 ans, domestique agricole ; non exhumé malgré, semble-t-il, la demande d'un frère.
– Il conviendrait d'ajouter à cette liste le nom d'Octave Bourdy, 53 ans, épicier, exécuté à Saint-Claud dans des circonstances terrifiantes,tardivement, le 6 décembre.




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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 1:44



Mort d'un prêtre sous la torture


Devant l'exécution, par le « Maquis Chabanne », des sept habitants de Couture, le curé de Saint-Front, l'abbé Albert Heymès, allait manifester son émotion sous une forme que je n'ai
pas pu déterminer. Desservant plusieurs paroisses et venant de célébrer la messe dans l'une d'entre elles, c'est sur la route du retour, à Saint-Front, qu'il aurait été arrêté ainsi que sa
servante, Joséphine Adam, et conduit en camion au PC d'André Chabanne au Chatelars, un domaine — « le Prieuré » — flanqué des restes d'une abbaye (il n'est pas à confondre avec « Le Logis du Chatelars », qui est un château).
Pour son malheur, Albert Heymès était un réfugié de l'Est et parlait avec un fort accent allemand. Il était né le 4 novembre 1901 à Kappelkinger,près de Sarralbe en Moselle.
A Colmar, François-Abraham Bernheim, toujours vivant, m'a déclaré à son sujet : « Heymès, je l'ai bien connu en 1936 et puis à Altrippe en 1939 (où il était curé). J'ai vécu dans son
village. Il parlait le patois lorrain, le plus moche des patois allemands : le “paexer” ; à l'origine, c'est luxembourgeois (ce patois, ça vous révolte). Heymès était un peu lourd, un peu grossier. Il n'était pas antipathique mais avait une attitude anti-relations publiques.
(Je ne sais rien de sa mort.) Il serait tombé à la renverse quand on lui donnait des coups et il se serait fendu le crâne derrière. J'étais juge. Il n'y avait pas d'avocat.
J'impressionnais parce que je ne criais pas. Il blêmit et son regard devient brillant, celui à qui on annonce qu'il va mourir. »
Pour certains Mosellans, l'ancien curé d'Altrippe était intelligent, musicien, grande gueule et de style provocant. « S'il était resté en Lorraine, ce sont les Allemands qui lui auraient
coupé la tête. » Il avait la passion de construire, et les Charentais se souviennent de l'avoir vu souvent transporter de grosses pierres.

M… faisait partie du maquis et a vu le camion arriver avec le prêtre : « On lui a pas mis de marchepied. Ça m'a frappé. On a du respect pour un curé comme pour un instituteur. Il avait son livre de messe. Il appelait le bon Dieu en aide… Mais il a reconnu qu'il était de la Wehrmacht (sic). »
M…, de Chasseneuil, m'a déclaré : « Ce n'est pas dans un “toit à cochons” qu'ils l'ont mis, mais dans un hangar à brebis.On lui a fait porter des pierres. Un maquisard m'a dit : “Celui-ci
demain sera bon pour faire un pot-au-feu.” Il m'a dit ça un jeudi ; eh bien, le dimanche, c'était lui, le maquisard, qui a été tué. Ce curé était un gradé de l'armée allemande. »

G…, de Cherves, m'a déclaré : « Je l'ai vu transportant de très grosses pierres et battu par ses gardes. Il avait les larmes aux yeux. »

Les principaux responsables actifs de la torture furent deux frères. J'ai retrouvé l'un de ces frères, commerçant au Gond-Pontouvre, banlieue d'Angoulême. Je lui ai dit le résultat de
mon enquête. Il m'a déclaré : « Il a été torturé très sévèrement mais il n'y a eu ni corde, ni fer chaud. En revenant avec X… vers le toit à cochons où était le curé, nous l'avons trouvé immobile.Nous lui avons soulevé les paupières. Nous avons constaté sa mort et conclu qu'il avait dû se suicider avec une bague. »
Et, comme je demandais des explications sur cette bague,l'homme m'a répondu : « Je refuse de vous en dire plus. Je n'en dirai plus que si Bonnot veut bien parler. Voyez Bonnot. »
Ce dernier, qui était un responsable connu du « Maquis Chabanne », m'a refusé tout renseignement.
La famille de l'abbé a refusé de répondre à mes questions par crainte d'avoir affaire à quelqu'un qui cherchait peut-être selon les termes d'une lettre en date du 2 juin 1974, à « donner suite à la propagande anti-curé de l'époque ».
Albert Heymès est mort vers le 11 juillet 1944 ; il avait 42 ans. Son corps fut inhumé au cimetière de Cherves-Chatelars.
Son nom est gravé dans la pierre : « Abbé Albert Heymés /1901-1944 ».
L'évêché de Metz n'a pas souhaité une exhumation et un transfert du corps en Lorraine. La tombe est totalement négligée. Sa servante, Joséphine Adam, allait être fusillée le 1er août en même temps qu'une autre femme. Au Chatelars, m'at-on souvent dit, elle « pleurait beaucoup ». On lui avait infligé un écriteau portant : « Femme de curé ».

Aujourd'hui, les enfants de Cherves-Chatelars et de la région sont entretenus dans l'histoire sainte de la Résistance.
Une plaque qui indiquait la date de naissance et de la mort d'André Chabanne a été remplacée par une autre qui n'indique plus ces dates, ce qui donne à penser que le héros est mort à la guerre alors qu'il est décédé accidentellement en 1963. Juste en face de la demeure appelée « le Prieuré », là où l'abbé Albert Heymès avait été torturé à mort, et où bien d'autres personnes avaient été emprisonnées ou torturées ou condamnées à mort, les
enfants des écoles ont planté un sapin. Une plaque porte :
« Arbre planté le 3.9.78 / par les enfants de Cherves-Chatelars en souvenir du maquis Bir Hacheim / AS 18 / qui se forma en ces lieux / en septembre 1943. »
Dans la cour de l'école de Cherves il y a un préau. Sur le mur de ce préau, à l'extérieur, le long de la route qui conduit de Cherves à Chasseneuil, on distingue encore nettement, plus de quarante ans après les faits, des traces de balles : c'est là qu'ont été exécutés les trois soldats allemands. En apprenant cette exécution, André Chabanne était entré dans une vive colère. Il se souvenait, disait-il, que, fait prisonnier par les Allemands en 1940, il s'était évadé et avait été repris ; il avait eu la vie sauve.
Cependant, dix ans après leur exécution, André Chabanne avait permis que les cadavres des trois Allemands restent dans une mare toute proche, « chez Veyret ». Ni les propriétaires de
la mare, ni le maire de Cherves, ni les gendarmes n'ont osé intervenir pour qu'une sépulture leur fût donnée. Encore aujourd'hui, une dizaine de corps sont aux « trous de renard » de
l'ancien Moulin de Jayat, car les exhumer reviendrait à exhumer une part de vérité en contradiction avec la légende qui se renforce d'année en année.
A Saint-Front même, j'ai interrogé un groupe de quatre femmes dont la plus âgée était une jeune enfant en 1944. Je leur ai demandé ce qu'elles savaient de l'abbé Heymès, l'ancien curé de leur village. La plus âgée m'a répondu:
« Ce curé n'était pas un curé. Les Allemands l'avaient mis là pour nous surveiller. Il était là pour espionner. » Deux des trois autres femmes ont approuvé. D'autres personnes m'ont
déclaré : « Il portait un uniforme allemand sous sa soutane », ou encore : « Un joli curé ! Sous sa soutane, il portait un uniforme de capitaine SS. »
Il n'est pas difficile de trouver aujourd'hui des historiens réputés sérieux pour colporter des inepties encore bien pires que celles-là. Il reste qu'Albert Heymès avait peut-être servi dans
l'armée allemande au cours de la première guerre mondiale, à l'époque du rattachement de son pays à l'Allemagne.


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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 10:14

Oui, c'est pas la plus belle page de la Libération ...
Il existe des chiffres sur les exécutions, plusieurs milliers il me semble, pour la plupart avec une justice expéditive.
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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 12:23



Épuration : « Une justice d’urgence, mais une justice »

Un brigadier de gendarmerie abattu à Saint-Georges-en-Couzan. Un métallurgiste de Rive-de-Gier exécuté le 23 août 1944 : son fils aurait été employé par les services du SD allemand. Des exécutions sommaires ont bien eu lieu dans la Loire. 184 selon des chiffres de la gendarmerie en 1959, un total ramené à 116 par l’institut d’histoire du temps présent en 1981. Des données difficilement vérifiables, mais qui attestent du déchaînement qui s’est abattu sur les collaborateurs ou supposés tels. Une justice s’est tant bien que mal mise en place dès juillet 1944, avec le tribunal militaire, où siégeaient des résistants. Il prononça 24 condamnations à mort. Trois seulement furent suivies d’effets.
La Cour de justice, composée de magistrats et résistants, prononça pour sa part 108 condamnations à mort (9 exécutées ) parfois pour de simples vols. Théo Vial-Massat a eu à juger des suspects de collaboration : « La salle criait, demandait la mort. J’ai condamné des hommes, mais je n’éprouve pas de regret, même aujourd’hui. Il faut se replacer dans le contexte. La guerre faisait toujours rage fin 1944. Nous rendions justice. Une justice d’urgence, mais tout de même une justice ».

Les jugements ont été plus cléments pour les faits de collaboration industrielle. L’entreprise France Rayonne de Roanne, spécialisée dans le textile et qui avait approvisionné la Wehrmarcht, a pu continuer son existence. « On avait besoin d’elle pour reconstruire la France », expose Sylvain Bissonnier. « Mon père n’avait pas vraiment le choix, note ce fils d’industriel ligérien. Travailler pour l’Allemagne était obligatoire. Il voulait sauver son entreprise ».


Partout on dénonce : les lettres anonymes affluent. Un exemple qui donnera le climat : dans le journal France-Libre du 26 août, il est écrit : Il appartient à chaque Français de faire lui-même la police dans son immeuble et dans son quartier et de signaler immédiatement tout suspect aux autorités constituées.
Malheur aux concierges ! Le fait de ne pas dénoncer, de cacher un homme en danger peut valoir à son auteur d'être étiqueté « collabo ». La France retrouve ses « tricoteuses » de la Révolution qui veulent voir du sang et des congénères humiliées. Elle retrouve ses « chauffeurs » qui pillent, rançonnent, torturent. Elle retrouve en certains lieux ses sans-culottes mangeurs de curés.
Dans la Guyenne et le Languedoc, des prêtres sont tués l'un d'eux, en Lot-et-Garonne, eut la langue et les yeux arrachés, puis fut pendu par les pieds jusqu'à ce que mort s'ensuive. Des religieuses accusées d'espionnage sont torturées.







La collaboration eut ses gangsters et ses tortionnaires. La Résistance, à son corps défendant, en sécréta aussi. Il y eut de véritables chefs de bande, des étrangers souvent, qui terrorisèrent des cantons (comme Le Coz qui fut fusillé). Ce sont eux qui, soucieux de raffinement, ont tué des hommes sous les yeux de leur famille, exécuté parfois femmes et enfants, massacré des détenus dans les prisons, fusillé des notables comme le docteur Nourrissiat à Saint-Bonnet-de-Joux qui était intervenu auprès des Allemands pour sauver des otages, comme le préfet de la Lozère ou le président du tribunal de Nîmes.
Pour beaucoup, la Résistance est un paravent derrière lequel se masquent de sordides jalousies, à l'abri duquel couvent des appétits douteux : ici c'est une femme que l'on convoite, là ce sont des richesses sur lesquelles ont projette de faire main basse, ailleurs c'est un concurrent, un rival plus heureux que l'on se propose d'abattre.
La vraie Résistance s'efforça de mettre à la raison toute la lie qui s'était levée. Mais dans une telle atmosphère passionnelle, froidement désirée par les communistes et indirectement provoquée par les gaullistes qui voulaient que le peuple se lève, il était difficile que, pendant quelques mois, l'exception ne fût pas de règle.














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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 12:30






Durant l’Occupation les forces de la Résistance procèdent à l’élimination de plusieurs dizaines de personnes du fait de leur attitude de collaboration ouverte avec les Allemands. Le journal clandestin du F.N. évoque plusieurs de ces cas, les intéressés ont d’ailleurs reçu quelques jours auparavant un avertissement, un corbillard qui attend devant le domicile, un cercueil miniature envoyé par la poste…

Mentionnons entre autres : « Le sieur C. de Perros-Guirec, fils de collaborateur et membre de la L.V.F., a essuyé les coups de feu des Francs-Tireurs. Malheureusement, il n’a pas été descendu, mais il le sera. » Dans le même numéro daté du 11 novembre 1943 il est mentionné que deux agents de la Gestapo qui s’étaient infiltrés dans un des groupes militaires de la région de Lamballe-Dinan ont été condamnés à mort et passés par les armes. A Saint-Michel-en-Grèves, le sieur T. propriétaire d’un hôtel réquisitionné, est prévenu, petits cercueils et autres avis reçus devraient le faire réfléchir ! selon Le Patriote de décembre 1943. Le numéro suivant annonce la liquidation par des patriotes du F.N. et des F.T.P. de Marcel C. de Rostrenen, « mouchard de la Gestapo » et de M. T. de Plougonver, coupables d’avoir dénoncé et fait déporter des patriotes. Le 25 janvier 1944 le maire de Trélévern est abattu, le 10 février c’est au tour de Maurice L. du quartier de Rustang à Guingamp, « tous deux collaborateurs et mouchards » selon le journal du F.N.

Outre ces actions décidées par le Front National, le C.D.L. clandestin a mis en place un dispositif pour l’élimination de certains collaborateurs et membres des forces de répression vichystes au cours des derniers mois de l’Occupation. Le chef du Front National, François, se charge lui-même de trouver un groupe F.T.P. afin de procéder à l’exécution d’une personnalité symbolisant la collaboration (1). Ainsi le lieutenant de gendarmerie F., responsable de la brigade de Guingamp et particulièrement actif contre la Résistance dans la région, est condamné à mort. Deux tentatives seront menées sans succès. A la Libération cet individu échappe pendant quelque temps à l’arrestation et aurait même eu une promotion.

Au total 215 personnes ont été liquidées par les résistants (2) en quatre ans, les quatre cinquièmes entre le Débarquement en Normandie et la Libération. D’après une enquête effectuée au début de l’année 1948 par les sections de gendarmerie du département des Côtes-du-Nord, les exécutions se répartissent comme suit par arrondissement : 88 pour celui de Saint-Brieuc, 67 à Guingamp, 32 à Lannion et 28 pour la région de Dinan. Les brigades ayant relevé plus de dix dossiers sont Saint-Brieuc (20), Rostrenen (16), Paimpol (15), Plœuc-sur-Lié (10). A noter qu’un peu plus du tiers des victimes sont des femmes accusées de collaboration, de dénonciation. Certaines ont été tuées à leur domicile en même temps que leur mari collaborateur. Parfois plusieurs membres d’une même famille sont exécutés ensemble (trois à Saint-Brieuc le 19 juillet 1944 (L.) ; deux à Hémonstoir le 12 juin 1944 (Le R.) ; trois à Plœuc le 4 août 1944 (Le M.) ; trois à Plouasne le 4 mai 1944 (G.) ; quatre dans la forêt de la Hardouinais le 20 juillet 1944 (Le M.) (3) ; trois à Louargat le 10 juin 1944 (N.) ; trois à Trébeurden le 9 mai 1944 (Le D.).

Les milieux bretons ont été particulièrement frappés. Un prêtre, l’abbé Lech’vien de Quemper-Guézennec, est exécuté dans la nuit du 10 au 11 août 1944 par un groupe de F.T.P. de Pontrieux. Attaqué dans son presbytère et enlevé, son corps est retrouvé à deux kilomètres du bourg sur la route d’Yvias, deux balles dans la tête. Ancien combattant de 1914-1918 il est proche des milieux nationalistes bretons. Un barde, Augustin Bocher, dit Ar Yeodet, est abattu à Saint-Servais le 23 avril 1944. Une femme, Jeanne de Guerny, auteur d’une histoire de la Bretagne destinée à la propagande du P.N.B., est exécutée le 20 juillet dans la forêt de la Hardouinais. Paul Gaïc, correspondant et dépositaire de L’Heure Bretonne est abattu à Langast le 21 mai 1944 (4).

Les motifs présumés d’exécutions sont, selon Christian Bougeard (5), pour 21 % une collaboration active et le fait d’être un agent de la Gestapo, 6 % le fait de militer dans un parti collaborationniste. La délation et la trahison représentent 17 % des cas d’exécution, la collaboration économique et le fait de travailler pour les Allemands 8 %. La débauche (6 %), les suspects (5 %) et l’appartenance à la Milice (4 %) viennent en dernier. Cependant sont recensés 3 % de bavures et de crimes, et surtout 28 % de motifs indéterminés, soit environ 60 personnes dont la mort relève soit d’erreurs, de règlements de comptes, d’exécutions sommaires par des éléments troubles de la Résistance.

A noter également que ce sont des résistants qui s’opposent à des exécutions sommaires dès les premières heures de la Libération. Ainsi à Dinan un membre de l’état-major F.F.I. commandé par le commandant Heurtier indique : Notre plus gros travail fut de faire prisonniers les collaborateurs de la région pour éviter des exécutions (6). »

(1) Cf. le témoignage de Désiré Camus dans le chapitre 11.

(2) L’historien n’est pas un juge. Les résistants étaient des combattants contre une armée ennemie, et celle-ci était sans pitié pour les patriotes qui étaient pris. Eliminer des traîtres, des agents de la police allemande, des dénonciateurs qui ont provoqué des vagues d’arrestations, d’exécutions, de déportation se justifie. Cependant il est bien évident que dans certains cas des personnes exécutées auraient eu la vie sauve si elles avaient été déférées après l’Occupation devant la cour de justice. Celle-ci ne prononça, comme nous le verrons plus loin, que 24 condamnations à mort dont seulement cinq seulement furent suivies d’exécutions (12 grâces et 7 condamnations par contumax). Note de l’auteur qui n’engage que lui.

(3) Cette exécution est évoquée dans l’ouvrage « Occupation-Résistance-Libération » édition de 1993 (p. 175-176), chapitre « Au maquis de Boquen » en ces termes : « C’est dans ce camp de la forêt de la Hardouinais qu’arrivèrent bientôt Michel C. et deux parachutistes alliés en tenue militaire. Avec eux il y avait un homme et trois femmes qu’ils considéraient comme collaborateurs renseignant les Allemands sur toutes nos actions et responsables de la mort de deux camarades Ch. et Br. Un tribunal militaire, avec des hommes en uniforme, dont les deux parachutistes et Michel C., fut créé. Après un interrogatoire, qui dura plusieurs heures, le tribunal a décidé l’exécution des coupables, ce qui fut fait dans la nuit. Malheureusement, les membres du tribunal qui prirent la décision furent massacrés le 28 juillet à Saint-Gilles du Méné… »

(4) Kristian Hamon « Les nationalistes bretons sous l’Occupation » et ADCA 1140 W 4 (Enquêtes de la gendarmerie sur les exécutions sous l’Occupation, pendant et après la Libération.)

(5) Christian Bougeard « Le Choc de la guerre dans un département breton des années 20 aux années 50 », Thèse d’Etat, ADCA 500 J 82.

(6) Témoignage de Louis Dalibot dans l’ouvrage « Occupation-Résistance-Libération » p. 177.

Source : Alain Lozac’h, Visages de la Résistance bretonne, Réseaux et mouvements de Libération en Côtes d’Armor, Ed. Coop Breizh, 2003, p. 117-119, texte encart, chap. 9.



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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 12:35



M. Henri Amouroux

LES TRIBUNAUX DU PEUPLE À LA LIBÉRATION


se้ance du lundi 9 janvier 2006




Vous m’avez proposé, Monsieur le Président, un sujet difficile, un sujet douloureux : les tribunaux du peuple à la Libération. Mais pourquoi notre Compagnie éviterait-elle les sujets difficiles ? Ils font partie de notre histoire, ils en sont la face sombre.

Il y a près de soixante-deux ans –et c’est encore proche – comment est-il possible que l’Humanité du 25 septembre 1944 ait rendu un vibrant hommage au colonel Bernard – il s’agit d’un pseudonyme — chef du « fameux maquis de Pressac », certes, mais qui avait fait du château de Pressac en Charente, le siège de ce qu’il appelait « la justice du peuple », mot que d’aucuns ne prononçaient qu’avec terreur car ce redoutable tribunal, qui ne s’embarrassait ni d’avocats, ni de prêtres, allait, en trois semaines de juillet, faire exécuter entre 80 et 100 personnes. Le chiffre est impossible à préciser comme sont impossibles à préciser les charges retenues contre les « coupables », toutes les archives du maquis ayant été brûlées par « Gandhi » — encore un pseudonyme — avoué de La Rochelle qui présida le tribunal.

Comment croire aujourd’hui qu’il y a moins de soixante deux ans, 75 miliciens aient été fusillés au Grand Bornand le 24 août… simplement parce que 75 cercueils avaient été commandés deux jours plus tôt à un menuisier d’Annecy ? Le Procureur de la République de Thonon, tout frais maquisard, avait, il est vrai, dit à ceux qui constituaient le tribunal du peuple : un ramoneur, un photographe, un restaurateur, un imprimeur, un comptable, qu’ils n’avaient le choix qu’entre la mort et l’acquittement. Entre 10 h le 23 août et 4 heures du matin le 24, il y aura donc, au Grand Bornand, 75 condamnations à mort et 22 acquittements. Les exécutions, 5 hommes après 5 hommes, durèrent de 8 h à 10 h 15.

A soixante-deux ans de distance, comment imaginer que, sans contrainte et même aux applaudissements d’une partie des Français, aient pu surgir dans presque tous les départements de l’ancienne zone libre, en Ariège, en Ardèche, en Dordogne, en Haute-Garonne, dans la Lozère, la Haute-Savoie, le Gard, la Haute-Vienne, des tribunaux promis à une brève mais terrible existence?

Tribunaux qui avaient à honneur de ne pas chômer. Parlant de celui de Limoges, M. Guingouin déclara qu’il « travaillait de six à douze heures par jour, samedi et dimanche compris », ce qui lui permit de juger et de condamner à mort en une semaine 45 personnes dont une seule échappa au poteau.

Sur le fonctionnement de ce tribunal de Limoges, on sait seulement, les archives ayant été détruites, qu’il était présidé par un capitaine FTP de 25 ans, assisté de deux lieutenants de 23 ans, que les premiers accusés n’eurent pas de défenseurs et que le tribunal siégeait toujours le 12 septembre, neuf jours après l’arrêté du commissaire régional de la République qui avait légalement mis fin à son existence.

Correspondant pour l’Ariège du Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale M. Robert Fareng écrit, en mars 1946, que la terreur inspirée par le tribunal du peuple de Pamiers était encore telle « que les rares personnes qui en connaissaient quelque chose étaient absolument réticentes ». Trente ans plus tard, il précisera n’avoir trouvé aucune trace dans les archives de documents relatifs aux tribunaux spéciaux qui siégeaient à Pamiers avant l’installation de la cour de justice, le 24 octobre 1944. Pour le seul tribunal du peuple dont l’activité s’était étendue du 19 au 31 août on en est, de nos jours, toujours réduit à des estimations : entre 30 et 80 condamnations à mort, si bien que les historiens ont dû retenir un chiffre moyen : 55.

Archives détruites, bouches closes des survivants, les organisateurs et les accusateurs des tribunaux du peuple, peuvent-ils du moins dire les raisons qui ont guidé leurs décisions, leur ont fait refuser toute enquête et toute instruction ? Les raisons pour lesquelles, sans même la connaître, ils ont, d’instinct, fait leur la phrase de Couthon : « les tribunaux du peuple ne sont destinés qu’à punir les ennemis de la République, on ne prendra que le temps de les reconnaître ».

Qu’écrit le colonel Aubert – il s’agit d’un pseudonyme – commandant les FFI de l’Ariège au capitaine Gardelle commandant de la place de Foix : « je vous prie de convoquer d’urgence un tribunal militaire de quatre membres que vous présiderez pour juger sommairement tous les Français ayant collaboré directement avec l’ennemi et de faire exécuter les coupables dans les 24 heures ».

Le 2 septembre, le capitaine Gardelle ayant obtempéré, huit auxiliaires des Allemands rendus responsables de l’assassinat, le 13 juillet, du sénateur Laffont et du docteur Labro, meurtres pour lesquels douze collaborateurs avaient déjà été tués par les FTP, seront fusillés une heure après le jugement.


Lorsque le temps ayant passé, les autorités militaires voudront obtenir quelques précisions sur ces tribunaux qui se disaient aussi « cours martiales », elles s’attireront souvent une cinglante réponse. Voici un document :

Le 20 avril 1946, le colonel Duperron, commandant le groupe de subdivision de Nîmes, a demandé au capitaine Georges T…, responsable de l’organe liquidateur des FFI, des indications sur les conditions dans lesquelles la cour martiale avait été constituée.

Le 28 février 1947, il reçut enfin cette réponse écrite : « En réponse à la réaction des éléments fascistes du Gard qui désiraient semer la perturbation ». Le colonel Duperron a réclamé le nom de l’officier qui a désigné les membres de la cour martiale et assumé la présidence. Voici la réponse : « le peuple et toute la vraie France ». Duperron s’intéresse-t-il au nom des juges, le capitaine T… lui répond : « le peuple de France et les victimes du fascisme ». On n’en saura pas davantage.

Dès le 24 mars 1945, le commissaire de la République avait d’ailleurs précisé au ministre de l’Intérieur qu’il n’avait pu recueillir de renseignement sur la cour martiale d’Alès – on saura cependant qu’elle avait été présidée par un déserteur —, non plus que sur celle de Mende et sur celle de Nîmes qui avait créé une « cour martiale extraordinaire » pour condamner à mort, en septembre, en représailles d’attentats qui auraient été commis contre FFI et FTP, dix puis, dix huit, miliciens prisonniers.


De ces excès, de ces mises à mort qui rappelaient – les procès verbaux en moins — les excès et les mises à mort de 1793, l’opinion ne savait que ce que disaient des journaux à la pagination réduite – une seule feuille — ; journaux qui, à quelques exceptions près – Le Figaro avec Mauriac, Sud-Ouest avec Lemoîne, Le Progrès avec Brémond – camouflaient peureusement les faits lorsqu’ils n’applaudissaient pas aux exécutions et n’en demandaient pas davantage !

D’ailleurs une partie du peuple ne donnait-elle pas raison, à ces juges improvisés, qui prétendaient en six minutes – c’est le temps qui, au Grand Bornand, sera accordé, plaidoirie comprise, à l’examen du cas de chaque inculpé — régler, au nom du peuple, le sort des hommes qui, souvent après avoir été roués de coups, leur étaient présentés ?

Sur l’atmosphère qui régnait dans les tribunaux du peuple, voici d’ailleurs le témoignage du journaliste Marcel Picard, débarqué en Provence avec l’armée de Lattre et qui, le 8 septembre, assiste, à Montpellier, au jugement de vingt miliciens dont dix-neuf seront immédiatement fusillés :

« Je vous jure, écrit Picard, que ça a de la gueule, ça a même une gueule énorme ; ce n’est plus le cadre sévère du vieux palais de justice, mais une simple cour martiale qui siège là : c’est un tribunal révolutionnaire. Celui de 1793. Pas besoin de carton pour entrer. Les premiers arrivés choisissent leur place et c’est maintenant une foule qui se presse dans toutes les enceintes, débordant le prétoire, envahissant les bancs du jury. Là, aujourd’hui, il n’est pas besoin de jury… les débats sont courts. On a supprimé la fastidieuse lecture de l’acte d’accusation ; il n’y a pas de témoins : les témoins c’est toute la salle. Quant aux plaidoiries, elles s’inspirent de l’atmosphère, elles sont courtes, ce qui ne les empêche pas d’être éloquentes. Tous les avocats ont été désignés d’office. Mais le record de brièveté est détenu par l’accusation. Le réquisitoire tient en dix mots, pas un de plus : « Je demande la peine de mort pour tous les accusés ».

Il faut dire la vérité : le reportage de Marcel Picard ne choque pas grand monde. Il ne choquera pas le jury du Prix Albert Londres qui, en 1946, lui attribua son premier prix décerné après l’interruption de l’Occupation. Dans sa crudité, non exempte d’une sympathique compréhension pour ceux qui réclamaient la mort, le texte de Picard était le reflet d’un bref moment de l’histoire de la libération ; lorsque le général De Gaulle – et les mots qui suivent sont de lui — voyant « bouillir d’affreux éléments de trouble dans le creuset des affaires publiques, se faisait l’effet de Macbeth devant la marmite des sorcières ».

Ces sanglants et humiliants excès que De Gaulle dénonce et qu’il s’emploiera très vite à réprimer, il faut les replacer dans le temps, dans l’espace, dans le contexte.

Dans le temps : on peut dire que les tribunaux du peuple auront disparu à la fin d’octobre 1944.

Reprenons l’exemple de l’Ariège où, sous un nom ou un autre, se sont succédé juridictions et magistrats de circonstance. Le tribunal du peuple qui siège à Pamiers du 19 au 31 août a condamné à mort 55 personnes, chiffre moyen retenu ; le tribunal de Saint Girons juge 8 prévenus, entre le 2 et le 4 septembre, et les condamne tous à mort. Le 5 et 6 septembre, ce sont 8 prévenus encore qui comparaissent devant le tribunal militaire spécial, 7 sont condamnés à mort et immédiatement exécutés. La cour martiale de l’Ariège juge et condamne à mort 2 prévenus le 13 septembre. Le tribunal militaire permanent examine, entre le 19 septembre et le 25 octobre, les dossiers – car cette fois il y a des dossiers et ils sont examinés — de 13 prévenus dont 4 seront exécutés.

Enfin, la cour de justice créée, comme toutes les cours de justice, à la fin du mois de juillet par décision du gouvernement provisoire, peut siéger à partir de novembre 1944. Elle jugera 172 prévenus, en condamnera 43 à la peine de mort, dont onze contradictoirement et, sur les onze, trois seront fusillés.

Trois mois d’existence, au maximum, deux le plus souvent, pour les tribunaux révolutionnaires et une zone d’action qui recouvre cette ancienne zone non occupée où, avant la guerre, étaient nombreux les départements à majorité de gauche, les départements déchristianisés, les départements ayant, plus que d’autres, été sensibles aux violences de la guerre civile espagnole. Le découpage de la ligne de démarcation les avait placés sous la tutelle de Vichy. Tutelle acceptée d’abord avec soulagement par des millions de français assommés par la soudaineté de la défaite, par tous ceux — près du quart de la population d’alors —qui avaient été dispersés sur les routes de l’exode… par les pères, les mères, les femmes, les enfants qui attendaient de l’armistice une information sur le sort de ces deux millions de soldats dont on ignorait tout. Quant au chef de l’Etat, le maréchal Pétain, auréolé de la gloire de Verdun et des souvenirs de 1917, bénéficiant de l’une de ces violentes crises d’antiparlementarisme qui suivent toutes les défaites, il est acclamé à Toulouse, Marseille, Lyon, villes rouges ou roses de tradition. Evoquant cette popularité, le général de Gaulle écrira d’ailleurs, avec quelque mélancolie, dans ses « Mémoires de guerre », qu’un film des voyages du maréchal reçu à Londres en décembre 1940, apportait « des preuves évidentes ».





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MessageSujet: Re: L epuration en France   Mar 8 Jan - 12:44



On ne peut négliger le contexte. Il permet de situer géographiquement la fracture française. Elle se produit dans l’ancienne zone non occupée. Il permet de dater le début des processus qui conduira à la guerre civile : l’été de 1943.

Après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, la zone libre avait été occupée le 11 par la Wehrmacht. Le 27 novembre, ses casernes envahies, ses armes saisies, l’armée de l’armistice était dissoute par ordre du vainqueur. Et la milice, avec l’accord des Allemands mais sur ordre du gouvernement, allait rapidement prendre place parmi les forces du maintien de l’ordre et assez vite se trouver engagée dans la lutte contre les maquis naissants.


***

On sait l’origine de la milice. Alors que la Légion des combattants avait vocation de rassembler sans grand souci des options politiques les anciens combattants de 14-18 et ceux de 39-40, le mouvement, jugé trop mou par certains de ses chefs, et notamment par Joseph Darnand, donnera naissance au service d’ordre légionnaire antisémite, antimaçon, anticommuniste, dont les éléments les plus durs et les plus sûrs s’engagèrent dans la Milice, voire dans la Waffen SS.

Il est vrai que, jusqu’à l’été de 1943, les miliciens ne sont pas armés. Il est également vrai que ce sont les communistes – engagés, on le sait, depuis la rupture du pacte germano-soviétique et l’invasion de l’URSS —, dans une campagne d’attentats visant non seulement les occupants mais les collaborateurs, les anticommunistes et, par extension, certains pétainistes, qui, les premiers, ont ouvert le feu, le 24 avril 1943 en tuant le chef milicien Paul de Gassowski. C’est après l’assassinat d’un dixième milicien – Julien Petit, le 15 octobre — que des représailles sont décidées. C’est après la mort, le 22 novembre, du capitaine Jacquemin, responsable départemental de la Haute-Savoie, qu’elles vont prendre de l’ampleur. Alors la guerre civile va s’accélérer. Elle mettra aux prises – essentiellement dans l’ancienne zone libre où se recrutent la presque totalité des miliciens — des hommes qui, en 14-18, en mai et juin 40 encore, avaient combattu côte à côte, le même adversaire.


***

Lorsque, sur tout le territoire français, a reflué l’armée allemande, l’horreur est apparue.

Horreur à Saint-Genis-Laval où 120 hommes et femmes, attachés par couples, ont été mitraillés puis jetés au feu ;
Horreur à Bron où, sur l’aéroport, 72 juifs amenés pour combler les trous des bombes alliées sont tués le travail achevé et jetés dans des cratères que viendront combler de nouveaux juifs, eux aussi promis à la mort.
Horreur de ces puits de mine abandonnés et dont l’ouverture a été bouchée sur des corps sans vie.
Horreur des pendaisons de Tulle, des exécutions d’otages qui précèdent de quelques heures le départ définitif des occupants.

Villages incendiés, habitants massacrés – Rouffignac, Maillé, Oradour, par des troupes qui s’éloignant, n’auront que très rarement à répondre de leurs crimes.

Demeurent des collaborateurs ou supposés tels. Ceux qui n’ont pas précédé ou suivi l’Allemand dans sa retraite. Ceux, également, qui ne se croyaient pas spécialement menacés. Françoise Armagnac avait adhéré le 13 mars 1943 à la Milice de Chabanais. Après avoir assisté à deux réunions, elle avait, par écrit, donné sa démission le 8 août 1943. Comment pouvait-elle imaginer qu’elle serait enlevée, le 4 juillet 1944 par les hommes du maquis de Pressac le jour même de son mariage et à la sortie de la messe ? Comment aurait-elle pu croire que, traduite devant « la justice du peuple », elle serait, le soir même, condamnée à mort et fusillée le lendemain… dans sa robe de mariée qui lui servira de linceul ? Il est vrai qu’avec sa mère, elle habitait une grosse et inconfortable (j’y ai couché) maison qu’on appelait, dans le pays, le château. En temps de révolution les châteaux constituent toujours une circonstance aggravante ! Ce fut vrai en 1792, ce fut vrai en 1944.

Les miliciens qui comparaissent devant les tribunaux du peuple dont ils constituent, on l’a vu, le gibier ordinaire, sont, dans tous ces départements ruraux de l’ancienne zone libre, des voisins, des hommes et des femmes que l’on connaît et avec lesquels on règle enfin de vieux comptes. Souvent ce sont leurs ouvriers, leurs fermiers qui les jugent. Parmi ceux qui comparaissent quelques minutes et sont fusillés quelques heures plus tard, il y a naturellement des coupables de délation, en un temps où la délation pouvait conduire à Auschwitz ou à Dachau. Il y a des hommes qui, avec les Allemands, ont participé à la chasse aux maquisards et tenu pour victoire ce qui n’était qu’assassinat. Et qui, pour ces assassinats de Français, ont obtenu des citations au Journal officiel.

Mais ces coupables méritaient une autre justice qu’une justice fourre-tout où celui qui aurait du être puni de cinq ans de prison accompagnait au poteau celui qui, effectivement, méritait la mort.


***

Dans le tome 2 des Mémoires de guerre, le chapitre « Le rang » est suivi du chapitre « L’ordre ». En vérité, la victoire sur le désordre était un préliminaire à la reconquête de la grandeur. De Gaulle l’avait toujours su.

Parlant à Tunis le 7 mai 1944, il avait déclaré : « A ceux qui supposent qu’à la libération la France pourrait en revenir à l’époque féodale et se repartir entre plusieurs gouvernements, nous donnons rendez-vous un jour prochain à Marseille sur la Canebière, à Lyon sur la place Bellecour, à Lille sur la Grand Place, à Bordeaux sur les Quinconces… » Or, c’est bien la menace de « plusieurs gouvernements » qui planait sur la France tout à la fois éclatée et libérée.

Ces « gouvernements multiples » avec leurs petits chefs, leurs magistrats, leurs exécuteurs, c’est dans l’ancienne zone non occupée qu’ils foisonnent. Pour une simple raison : La France d’août 44 est un pays en morceaux, haché menu par la guerre, où relier deux villes distantes de trente kilomètres tient du miracle, où téléphoner de province à Paris relève d’une grande chance ou d’une grâce du ciel.

3125 ouvrages d’art ont été détruits ;
sur les 11.800 locomotives d’avant-guerre, il en reste 2.800 ;
sur les 2.500.000 véhicules, 300.000 seulement roulent encore.
C’est le 22 novembre 1944 que la Loire est franchie pour la première fois sur un pont de chemin de fer reconstruit ; le 23 que la liaison ferroviaire Saint-Raphaël-Cannes est rétablie, ce qui permettra une maigre amélioration du maigre ravitaillement. On pourrait poursuivre. Multiplier les exemples. A quoi bon ? Dans les travaux de reconstruction, Alliés et Français privilégient naturellement tout ce qui servira à l’alimentation de la bataille.

De cette ardente et rude bataille qui se poursuivra jusqu’au 8 mai 1945, les départements de l’ancienne zone non occupée sont pratiquement tenus à l’écart par l’histoire. Je n’oublie pas que la 1ère Armée française, celle de de Lattre, et la 7 ème Armée américaine — celle du général Patch — ont, à partir du 15 août, débarqué victorieusement en Provence, puis le long du Rhône, poussé, devant elles, toujours plus vigoureusement, toujours plus activement, la 19 ème Armée allemande jusqu’au moment où, à bout de carburant et non de courage, elles ont du faire halte le 15 septembre devant Luxeuil, Belfort, Pont de Roide.

Pas question, pour ces armées, d’aller à droite ou à gauche, remettre de l’ordre dans les villes turbulentes. Si de Lattre, escorté de quelques chars, se rend pour quelques heures à Montpellier, le 2 septembre, c’est en souvenir de ce 11 novembre 1942 où il avait tenté de sauver l’honneur de cette armée de l’armistice qui avait reçu ordre, à l’annonce du franchissement par les Allemands de la ligne de démarcation, de ne pas bouger de ses casernes. Mais à peine a-t-il quitté Montpellier en liesse, Montpellier rassurée, la situation redevient ce qu’elle était avant son arrivée : le tribunal du peuple reprend ses audiences.


C’est à De Gaulle qu’il appartiendra de tout régler. Le 8 ou le 9 septembre, il a sous les yeux un rapport rédigé par un haut fonctionnaire envoyé en mission dans le Midi. Ce rapport, mes chers confrères, se trouve parmi les documents du tome 2 des Mémoires de Guerre. Son auteur – le nom n’est pas précisé — après avoir visité les régions de Clermond-Ferrand, de Limoges et de Montpellier, est passé à Toulouse avant de se rendre à Bordeaux. Il dit ce que nous savons aujourd’hui. Je cite : « presque partout les traîtres et les délateurs ont été déférés à des cours martiales. Les Francs-Tireurs et partisans dans la Haute-Vienne, dans la Corrèze, dans le Gard, se sont fait remettre par les banques, sous la menace des armes, des sommes considérables, mais ces abus, pour désastreux qu’ils soient, sont isolés (…). Dans toute la zone sud, le caractère politique de la résistance est au moins aussi accusé que son aspect militaire. Les comités départementaux de libération qui ne représentent que très imparfaitement, la variété des opinions de leur département, ont manifesté l’intention et parfois la volonté de le gouverner directement…Les forces françaises de l’intérieur ne sont pas commandées.. Des chefs de bande surgissent qui s’assurent une clientèle… »

Des lignes et des lignes encore, — le rapport occupe les pages 298 et 299 des Mémoires de guerre —, pour dire la peur des uns, l’arrogance criminelle des autres. Il s’achève sur ces mots : « des décisions urgentes me semblent nécessaires. Mais je doute que le général de Gaulle puisse les prendre avant d’avoir visité les régions de la zone sud ».

Mots « déclencheurs » sans doute. Car le 14 septembre, le général de Gaulle – il n’est à Paris que depuis trois semaines— s’envole en direction de quatre villes « chaudes » : Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux.

Devant toutes les foules, il prononce le même discours.

Discours en trois points : la guerre continue et l’armée française doit la poursuivre aux côtés des armées alliées ; les ruines sont nombreuses, c’est toute la France qu’il faut relever ; rien ne se fera que dans l’ordre.

Il est des journaux dans lesquels on trouve l’écho de toutes les réactions populaires aux paroles du général. Pour parler de celles des Bordelais le 17 septembre, le quotidien Sud-Ouest emploie quatre mots marquant d’importants degrés dans l’enthousiasme : applaudissements, vifs applaudissements, acclamations, ovation. Ce dernier mot réservé à la phrase qui précède le chant de la Marseillaise.

Les acclamations – mot le plus fort – suivent les mots « On ne fait rien et surtout rien de grand que dans l’ordre. L’ordre quel est-il ? C’est celui de l’Etat, celui de la République, celui que représente et doit faire exécuter le gouvernement de la République »
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Avant de rencontrer la foule, comme après en avoir reçu les acclamations, le général de Gaulle fait la leçon – j’ose le mo t— aux différentes autorités issues de la Résistance. Aux commissaires de la République —Yves Farge à Lyon, Aubrac à Marseille — il rappelle la nécessité de s’imposer pour imposer « l’autorité de l’Etat, qui est la seule qui vaille, la seule qui puisse être admise du moment où les batailles en désordre ont cessé » ; aux chefs maquisards, sur les épaules desquels, parfois abusivement, parfois légitimement — car ils avaient agi quand tant d’autres se terraient, les galons se sont multipliés, il dit qu’ils doivent choisir entre le retour à la vie civile et l’intégration dans l’armée régulière où, avec un grade inférieur, il leur faudra, dans une guerre toute différente, faire leurs preuves.

Les remontrances de De Gaulle aux commissaires de la République, ses ordres à des colonels FFI auxquels il n’épargne pas l’humiliation de leur demander quel était leur grade en 1939, son irritation devant la présence, en septembre encore, de groupes armés qui, je le cite, « cédaient à l’impulsion de faire justice sans autre forme de procès à l’encontre de leurs persécuteurs », sa colère devant un désordre qui empêche la France de retrouver son rang, Anglais, Américains et Russes retardant toujours la reconnaissance de jure du gouvernement, toutes ces manifestations de volonté, ont-elles porté fruit ?

Oui. Le 24 septembre, dix jours après le passage de De Gaulle à Lyon, Yves Farge, commissaire de la République, déclare : « il faut qu’on sache qu’il n’est pas possible d’arrêter sans mandat régulier ; qu’il n’est pas possible d’épurer sans que les préfets, les premiers présidents et les procureurs généraux commandent l’épuration en s’entourant de la légitime opinion des comités de libération qui incarnent la douleur de la France martyre… (mais) la justice est rendue par les juges ».

Oui De Gaulle est en passe de gagner puisque – et cela fait preuve — dans L’Humanité du 28 septembre, Marcel Cachin regrette le temps où « lorsque les volontaires du maquis avaient libéré une ville ou un village, ils (…) fusillaient les traîtres avérés qui avaient désigné à l’ennemi les maquisards, les anti-collaborateurs et leurs familles. On rasait la tête des misérables filles du ruisseau qui s’étaient livrées aux occupants ». Cachin poursuit en écrivant : « on pourrait épiloguer à perte de vue sur la légalité, la légitimité de ces exécutions rapides », mais il n’épilogue pas se contentant d’affirmer qu’elles ont été « une garantie d’ordre dans la cité ». Quel ordre ! celui de la peur ! souvent celui de la terreur. En tous cas, l’ordre que voulait Cachin n’était pas l’ordre voulu par De Gaulle.

Mais il n’existe pas de baguette magique. Et le traumatisme a été trop grand ; des deux côtés, les passions ont été trop violentes pour que la remise en ordre d’un pays, où toutes les hiérarchies avaient été culbutées, soit chose aisée.

Jusqu’à son départ en janvier 1946, le général De Gaulle ne cessera de harceler son ministre de l’Intérieur Tixier, ses ministres de la justice François de Menthon puis Pierre-Henri Teitgen, eux-mêmes harcelés par une presse communiste qui s’indigne de trop d’indulgence. Que les ministres révoquent les préfets trop faibles ! qu’ils arrêtent et condamnent les fauteurs de troubles, les rançonneurs, les pilleurs, ceux qui, par la plume ou par le revolver, menacent les représentants d’un pouvoir toujours en équilibre et terrorisent les juges. Car il faut bien du courage en octobre et novembre 1944, pour, dans certaines villes du Midi, représenter l’Etat ou pour siéger dans ces cours de justice dont le nombre, le 14 septembre, a été considérablement augmenté puisqu’elles se compteront bientôt 120.

A son retour de Lyon-Marseille-Toulouse-Bordeaux, le général De Gaulle parlant le 14 octobre, a réaffirmé que « le pouvoir de rendre la justice (revenait) exclusivement aux magistrats commis pour ce faire par l’Etat ».

Evidence ? En 1944, ce n’est nullement certain. Evidence ? En septembre, en octobre 1944, plusieurs, en tous cas, refusent de la reconnaître. Voici la lettre – datée du 18 septembre — écrite à Pierre Bertaux, commissaire de la République par le Président du comité de libération de Montans, mille habitants, dans le Tarn… « Prescrivez, monsieur le préfet, la mise en libération des détenus qu’il vous plaira de libérer. Nous les reprendrons un jour et ce jour-là, nous les livrerons à la justice populaire ».

Mots en l’air ? Vantardise ? Nullement. Dans la France de l’automne et de l’hiver 1944, de petites bandes décidées attaqueront des prisons pour extraire de leurs cellules des captifs à leurs yeux insuffisamment condamnés et faire ensuite justice au nom du peuple.

Voici mes chers confrères ce que l’on pouvait dire, en quelques mots, sur le thème qui m’a été proposé par notre Président. L’histoire des tribunaux du peuple n’est que rarement évoquée. Mais je sais des départements, des villes et des villages où elle demeure vivante dans bien des mémoires encore.



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