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 Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG

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naga
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MessageSujet: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 7:45


Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG (17-24 juillet 2003):


Il paraît que l’on n’est vraiment heureux que lorsqu’on trouve un sens à sa vie. Réussir sa vie en quelque sorte; certes j’ai 2 enfants que j’aime, ma raison de vivre. Pourtant j’ai du mal à trouver un peu de certitude sur le sens de ma vie. Être heureux bien sûr; ce qu’aucun élève ni personne ne m’a encore dit lorsque je leur demande à chaque début d’année; "Que voulez vous être ?" Le sens n’est pas le même que la sempiternelle question "Que voulez faire plus tard ?". "Qu’avez vous envie de construire de vous ?"

Hier après midi dans le train qui nous ramenait avec Monsieur Grébol (un témoin privilégié de ce que je vais vous raconter), je ne trouvais pas le sommeil malgré la fatigue. Tout s’est soudain éclairci. Et si j’étais sur terre pour témoigner. Servir de courroie de transmission entre les générations. Quelques heures auparavant, les déportés attendaient quelques mots que je n’avais pas préparés. Je nous regardais dans ce bus. Cette «confiture de génération» de 15 à 85 ans. Parler, dire, raconter, témoigner sur ces lieux de mémoire pour les acteurs de la Seconde Guerre mondiale: résistants, déportés de moins en moins nombreux ! Transmettre leur feu sacré aux jeunes générations. Leur dignité faite de libre arbitre et de courage, de résistance et de solidarité dans les camps de déshumanisation rapide ou lente.

En disant, j’étais avec eux, à leurs côtés lorsqu’ils ont témoigné sur ces lieux de mémoire. Leurs histoires qui font l’Histoire des camps durant la Seconde Guerre mondiale. Pas d’Histoire sans témoignages au moins écrits mais tellement plus fort et parlant aux jeunes adultes et adolescents. Pas d’Histoire sans «lieux de mémoire» pour citer Pierre Nora.

J’espère que ma vie prend du sens après le bonheur que j’ai éprouvé de les accompagner dans les entrailles de la «bête immonde» malgré mes craintes. Mais d’où est sorti un des plus beaux visages de l’humanité: solidarités, courage, espoir parfois. Et si l’Europe moderne était née dans les camps plus de 10 ans avant les institutions politiques officielles; me dit souvent Jacques Grébol. A la fin de ce pèlerinage, en voyant Roger Caillé discuter avec le neveu du dernier commandant du camp de concentration d’Hersbruck, je reste plein d’espoir. Je me souviens de l’inscription gravée dans le granit d’une vaste urne funéraire où reposent les cendres des corps brûlés en 1945 dans cette clairière sur le flanc d’une colline d’Hersbruck;« Lorsque les nouvelles générations se rendront compte du crime dont est responsable la génération précédente, il faudra crier à la réconciliation et non à la vengeance ».




Voici cette histoire, belle rencontre entre les générations autour du pèlerinage de Flossenburg.


Comment éliminer le plus de personnes possible au moindre coût tout en utilisant toutes les forces de travail possibles dans les camps d’internement et les commandos ? Les camps de concentration existent bien souvent pour détruire l’humanité par le travail à outrance mêlé de tous les sévices et humiliations. Voilà ce que j’enseigne à mes Troisièmes depuis quelques années.

Un soir de mai lors d’une soirée Astronomie organisée par le collège, je m’évade dans l’infinie poésie de l’Univers qui me pose tant de questions sur nous. Je reçois un coup de téléphone de Monsieur Ledoux. Résistant FFL, déporté, il me demande si je veux accompagner les déportés du camp de Flossenburg et Commandos, prés de Wieden dans le Haut Palatinat en Allemagne. Juste le temps d’annuler mon projet de voyage touristique au Maroc et j’accepte. Je prends cela comme une chance. Je suis content mais rapidement angoissé. Mes questions sur l’origine, la taille, l’expansion de l’univers laissent la place à d’autres questions toutes aussi fondamentales. Vais-je résister ? Tenir le choc ? Être à la hauteur des attentes des déportés ?(qui ont l’âge de mes grands-parents).

J’ai rendez-vous avec Jacques Grébol et Mme Chaumel en gare Saint Jean ce mercredi 17 juillet pour le TGV de 8H22. Je suis heureux mais tendu en pensant que je ne fais pas un voyage mais un pèlerinage ! "Tu pars en Allemagne, avec quel tour opérateur ?» Réflexion classique qui est le signe de notre société de consommateurs. Je connais un peu Madame Chaumel et Monsieur Grébol. Dès notre rencontre nous nous sourions. Je crois en mon 6eme sens et la force des premières rencontres, premiers regards, première poignée de main. Mon 6eme sens me trompe rarement.

Dès le départ nous rentrons dans le vif du sujet malgré notre fatigue respective. Nous parlons du parcours de Monsieur Grébol. Il parle beaucoup ! Il ne semble jamais fatigué ! Un vrai moulin à paroles ! Je l’écoute sagement. Il ne manque pas de répartie ni d’humour. Nous rions par moment. Je suis impatient de rencontrer les personnes qui partageront ce pèlerinage. Nous nous rencontrons devant le bus qui nous attend Gare Montparnasse. Drôle de rencontre. Les regards sont assez crispés. Les affinités se cherchent. Les adolescents sont 5 seulement. Il y a Karine, jeune enseignante chercheuse de 28 ans. Il y a Fabien qui sort de 3eme à 15 ans. Julie même parcours et même âge. Hélène littéraire et plus mûre que ses 17 ans. Elle semble inquiète…Enfin il y a 2 bachelières: Camille et Mélodie. Avec nous, 6 déportés, 2 fils de déportés et des épouses. Le premier contact est tardif à l’instigation de Madame Chaumel et Monsieur Lerognon, président honoraire…. Nous devons rejoindre le groupe qui est parti quelques jours plus tôt mais qui fait un détour par la Tchéquie dont Prague.

Dans le bus, nous nous présentons chacun notre tour. Comme souvent je n’ai rien préparé ! J’aime improviser. L’improvisation ne ment pas. Elle transpire ce que nous sommes parfois nos sentiments. Je pense à mes classes de troisième en particulier celles de 2001-2003 et la rencontre organisée par mon professeur avec les poilus, du même âge que les déportés qui vont nous guider. Cela m’a marqué, tout comme un ouvrage fondamental de Pierre Nora sorti en 1995: « Les lieux de mémoire ». Comme dans un pèlerinage à Oradour sur Glanes il y a quelques années, je vais être confronté à un lieu de mémoire lourd de sens et de souffrance pour ces gens. C’est important pour moi d’être là; certes en tant que professeur d’Histoire, mais surtout en tant qu’être humain qui cherche à comprendre une chose pour laquelle il est déjà difficile de trouver des mots pour tenter de s’approcher au mieux de la vérité. Sans Monsieur Ledoux qui intervient dans mes classes de Troisième depuis 5 ans, rien ne se serait passé. Je remercie Monsieur Ledoux, président de la Fédération Nationale des déportés et internés de la résistance de Gironde, et Madame Chaumel car ils ont pensé à moi et ont financé les trois quarts de ce pèlerinage pour moi.

Les jeunes lauréats présents parlent d’honorer la mémoire de leurs grands-parents, cherchent à découvrir, comprendre, vivre la transmission, voire le vécu intergénérationnel. Hélène parle d’une expérience pour la construction de soi. Je suis saisi de l’extrême maturité intellectuelle de ces jeunes qui expriment au peu prés les mêmes choses que moi, les mêmes angoisses, avec des mots, justes, pertinents, forts.

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naga
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 7:48


Je ne suis pas rassuré à l’idée de plonger sous la glace de l’iceberg de cette période sombre de l’Histoire. Parfois un iceberg, immergé à 90% se retourne et la vérité éclate, non sans dégâts ! Ce n’est jamais sans dommage de se replonger dans ces brûlures vives. Déjà des mots, des phrases me marquent pour toujours. Je ne parle pas ou peu, j’écoute. « les solidarités sont passées par dessus les sensibilités » dit un déporté dans le bus. Jaques Grébol cite un chiffre. Je suis rentré je pesais 70 kilos Comme moi maintenant dans ce bus. 26 mois plus tard je pesais moins de 40 kilos Comment imaginer pour un jeune enseignant en pleine forme, ou même pour ces adolescents, 900 calories par jour, alors que le minimum vital m’a-t'ont enseigné un jour est de 1200 ! Le tout en travaillant 8 à 12 heures par jour parfois dans le froid voire la canicule ! Les travaux sont pénibles surtout dans les carrières de granit.

Puis c’est le moment le plus difficile de la journée, le témoignage de Roger Caillé. Nous sommes tous bouleversés, Roger s’effondre, s’écroule, un silence de mort dans le bus, je n’entends même plus le bruit assourdissant du bus. Beaucoup d’entre nous pleurent… J’écris. Je ne réalise pas tout, tellement son témoignage est long…. Je pense au Pianiste de Roman Polanski, cette souffrance qui n’en finit plus. Son parcours est un martyre, Maintenant nous savons que l’enfer existe puisqu’il en est revenu. Nous sommes marqués tel un tatouage qu’il porte sur l’avant bras ! Sa souffrance est intacte, presque 60 ans après ! Ils ont même trouvé la force de mentir à leur famille en leur disant que tout va bien. Penser à sa famille dans l’extrême souffrance et détresse pour les préserver, belle leçon de courage et d’abnégation. L’unité de lieu, de temps et d’action est là pour ces tragédies alors que nous ne sommes que dans le bus. Ce que je craignais se produit. Je n’ose pas regarder autour de moi. Le silence est absolu. Nous sommes figés. Tout s’arrête, pourtant nous roulons.

Certains mots me frappent dans le bus en écoutant les premiers témoignages:

Si c’était un lieu, ce serait Flossenburg,
Si c’était un nom, ce serait déshumanisation,
Si c’était un crime ce serait contre l’humanité,
Si c’était un rêve ce serait un cauchemar,
Si c’était un sentiment, ce serait celui de la peur,
Si c’était une souffrance elle serait absolue,
Si c’était un manque, ce serait de tout,
Si c’était une matière, ce serait la cendre,
Si c’était une odeur ce serait celle du cochon grillé, celui des corps qui brûlent,
Si c’était une couleur ce serait le bleu de gris, surmonté d’un triangle rouge,
Si c’était une roche ce serait le granit,
Si c’était une vertu ce serait la solidarité,
Si c’était des maladies, ce serait le typhus, la dysenterie, la tuberculose,
Si c’était une industrie, ce serait celle de la mort,
Si c’était une action, ce serait l’anéantissement physique et moral.

Elle a bon dos notre jeunesse…. Les médias ne parlent d’elle que pour les affaires les plus sordides, plus affreuses les unes que les autres. Non ! tous les jeunes ne sont pas les délinquants que certains médias et chaînes se plaisent à montrer sous couvert d’audimat. Voilà les véridiques motifs, faire peur à la France des décideurs. Faire peur est plus vendeur que parler de belles choses. Voici ce que j’ai vécu accompagné de 7 adolescents et jeunes adultes. Des jeunes sortants de 3eme ou de Terminale, une étudiante. Pourquoi choisir de partir dans cette aventure qui traverse tant de moments difficiles de l’Histoire ? Pourquoi est ce dans l’adversité que nous montrons nos plus beaux côtés comme la bonté, ceux de l’espèce humaine ?

Une première étape à Reims. Nous sommes encore sous le choc du témoignage de Roger Caillé. Je ne parle pas, je reste seul. Ce besoin de rester isolé quelques instants pour boire ces paroles que je suis pourtant habitué à prononcer en classe, à entendre. Les jeunes lauréats restent ensemble, déjà.

Nous repartons pour Kaiserslautern. Nous arrivons pour dîner. Deux tables se forment, les acteurs directs de cette époque et les lauréats auxquels je me joins avec Karine jeune enseignante chercheuse de 28 ans. Le repas est très détendu, nous rions enfin, les plaisanteries fusent…je me surprends à être le premier à rire et faire rire. Je me protège sans doute ainsi de ce qui nous attend. Les lauréats semblent détendus, peu fatigués. Ce repas permet de nous présenter, de comprendre un peu comment nous nous retrouvons dans ce pèlerinage. D’où nous venons etc. La nuit est courte, le sommeil ne vient pas, alors que mon camarade de chambre, du haut de ses 15 ans s’endort en 1 minute montre en main. C’est pas juste !

Nous partons pour Nuremberg où nous déjeunons. Le premier choc pour certains lauréats est la gastronomie bavaroise. En particulier des quenelles monstrueuses !

La visite de Nuremberg est décevante car nous sommes en retard et nous l’effectuons dans le bus. Cependant les visites des hauts lieux du Nazisme me plongent dans cette période fanatique. Toujours cette envie, cette volonté de puissance et de grandeur et de puissance pour les hommes et leurs civilisations concurrentes. Les lieux de parade me font dire que même si je n’aime pas le football, au moins les hommes ont trouvé un moyen de se mesurer sans se tuer dans certains sports. Moins mortel comme confrontation ! Je comprends mieux pourquoi je n’ai jamais vraiment aimé les grands stades, lorsque je vois le « Colisée » de Nuremberg. La fanatisation des masses a sans doute commencé ici. Ce lieu me glace, il est froid. Sans vie. Même si les habitants l’ont ignoré durant plusieurs décennies, cherchant même à le faire disparaître derrière la forêt, ils semblent se le réapproprier maintenant: retour sur les brûlures de l’Histoire…Ils sont tout autant victimes que nous, autre génération. Je ne peux pas être tenu responsable des horreurs commises par mes ancêtres…Nous terminons par le tribunal du procès de Nuremberg (novembre 1945-septembre 1946). Des lois de 1935 au procès de 1945-46, nous voyageons dans les lieux de mémoire de la ville et du nazisme. « Pas de destin mais ce que nous faisons ». Que s’est-il passé ici ? Je suis mal à l’aise. Pourtant la Nuremberg médiévale est magnifique, vivante, riche, touristique, propre. Que retenir de Nuremberg au final ? Une grande agglomération qui a deux visages. Histoire et géographie font parfois mauvais ménage, pas ici; étonnement !







Nous nous dirigeons vers Flossenburg, vers la frontière tchèque pour rejoindre le premier groupe parti 4 jours avant nous. Eux reviennent d’un premier pèlerinage en Tchéquie, ils sont une vingtaine comme nous, dont 2 lauréates un peu plus âgées. Nous faisons connaissance durant les discours des autorités dans leur langue respective. C’est le moment le plus ennuyeux pour nous tous. Mais les barrières de la langue sont une dure réalité pour nous Français champions d’Europe de la nullité en langues étrangères…. J’en suis ! Sur le total de notre groupe soit plus de 40 personnes, 2 d’entre nous dont le père Beschet, ancien déporté et aussi pour nous fin organisateur parle parfaitement l’allemand. Dans cette salle, j’observe tous les déportés ils sont au moins une bonne centaine. Certains sont encore sveltes et robustes, d’autres sont logiquement sur le déclin ; Comme me dit Jacques Grébol, qui sera toujours aux côtés des lauréats ainsi que moi : « Ce n'est pas la forme mais c’est pas l’heure de la réforme » Le poids de la souffrance, de la vie, des épreuves, n’a pas les mêmes effets sur les hommes, les femmes, les organismes. Pourtant une belle partie d’humanité est là devant moi. Pour beaucoup d’entre eux, quelle énergie. Malgré la fatigue, ils rient, plaisantent, boivent…sont d’ailleurs moins raisonnables que les plus jeunes que nous abreuvons de jus de fruits ! Pour les anciens le vin et la bière semblent avoir plus de faveurs. Les Russes semblent nombreux bien sûr, les Polonais surtout; certes plus touchés par les atrocités des camps en nombre, car les souffrances ne peuvent se comparer, ce serait stérile. Pour les déportés des pays de l’Est, Jacques Grébol me rappelle que les aides sont ridicules parfois inexistantes. Difficile. Les sacrifices d’un tel voyage sont lourds pour beaucoup d’anciens déportés. L’Europe unie politiquement n’efface pas les énormes inégalités sociales et spatiales qui structurent notre continent en forts espaces de fortes fractures. Les Français partent en premier…. Nous rentrons à l’hôtel.


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naga
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 7:50



Le lendemain matin nous partons pour Flossenburg. Nous attendons longuement à l’entrée du camp, les autorités allemandes semblent dépassées. Leur bonne volonté ne suffit pas à fédérer les différents groupes qui ne parlent pas la même langue, sont petits, très importants parfois. L’attente nous permet d’écouter les témoignages des anciens déportés français. La visite du camp est avant tout pour les jeunes et familles des déportés. Je remarque rapidement Fabienne Dauzat, qui doit avoir mon âge. Petite fille de déporté disparu ici, je comprends et j’admire sa démarche. Elle prend beaucoup de notes, va vers chaque déporté, les enregistre, enregistre tout ! Elle prend un grand nombre de photos, souvent selon des règles que seule elle semble connaître. Elle semble souffrir ici, revivre une part de vie de son ancêtre. Je la regarde faire, toujours très discrète et souriante pour les autres. Nous sommes sur un authentique lieu de martyr. Je vais enfin voir le père Beschet, il m'a fait remarquer que lorsque ses amis et fidèles lui disent avoir subi le martyre en subissant une épreuve, il prenait cela avec beaucoup de recul. Ici c’était le Martyre ultime pour beaucoup !


Finalement, nous commençons notre visite avec un groupe de jeunes Tchèques qui s’assoient au bout de 20 minutes de visite et d’attente sur l’ancienne place d’appel. Une route départementale traversait encore il y a peu le camp en deux. Les baraquements en escaliers qui donnaient sur cette place d’appel ont laissé place à des lotissements pour les familles voire d’anciens déportés. Étonnement des jeunes " Comment peut-on vivre ici? " Il faut vivre…. quelque part. Mémoire lourde à porter pour cette petite bourgade tranquille. Le tourisme est certes moins « glamour » que mon « spot » de surf de Biscarosse, pourtant ce « tourisme » qui est ici plus un pèlerinage culturel existe. Nous faisons partie d’une toute petite minorité qui ne fait pas réellement du tourisme au sens réel mais qui amène des étrangers dans cet endroit. Dans le bus Henri Lerognon m’a confié la lecture d’un livre écrit par un des 3 médecins du camp de Flossenburg. Son fils a publié un récit à partir des notes de son père.

Ce récit m’a bouleversé par les détails de l’horreur vécue mais aussi par la force de caractère et les ressources morales de ce médecin pour sauver un maximum de déportés. Je me replonge dans le livre en foulant les lieux de ces atrocités. Je ne remercierai jamais assez Henri Lerognon de m’avoir prêté l’histoire de 3 hommes Jacques Michelin, Michel Bommerlaer et Alain Legeais, 3 médecins français relatant ce récit poignant: " En ces années là ". Ce livre est remarquable. Il est écrit par son fils Hervé, est consacré aux activités de son père dit « Miche » dans la Résistance, à son arrestation et à sa vie de médecin dans le camp de déportation de Flossenburg. " C’est sans doute, dans cette activité de médecin que réside l’essentiel de son engagement " Henri Lerognon. Lorsque nous nous rendons sur le lieu de l’infirmerie où se déroule la seconde moitié du récit, il ne reste que les fondations, mais les horreurs du médecin nazi remontent en moi, j’ai encore du mal à en parler à une jeune lauréate Hélène Fessenmeyer qui est mes côtés pour cette visite. Je me confie à Jacques Grébol pour lui raconter. J’ai besoin d’en parler pour me convaincre de la teneur de ce que j’ai pu lire. Le « Revier », c’est à dire l’infirmerie et l’hôpital du camp fut pour beaucoup de déportés français un havre de paix dans lequel il purent bénéficier de conditions de vie et de soin leur permettant de retrouver courage et d’améliorer leur santé chaque fois que cela été humainement possible.


Plus loin, le moment le plus terrible approche pour beaucoup. Nous nous dirigeons vers le crématoire où tant de corps décharnés ont terminé leur vie, même après la libération par les Américains qui ne savaient quoi faire des corps. D’autant que beaucoup sont morts quelques jours après la libération. Lorsque nous rentrons dans le crématoire, je suis un des seuls à prononcer des phrases pour exorciser. Je parle et j’écris car j’ai besoin de comprendre. Je vois la table de dissection dont parle le récit lu la veille. Je remarque le malaise d’Hélène puis le recueillement total, son visage est déformé par les lieux. Janine Chaumel fille de déporté reste un instant après nous se plonger dans le souvenir et le recueillement. Son père est mort ici. Son héros est mort ici. Comment savoir ce qui s’est réellement passé pour nos morts ? Nous nous recueillons encore sur la stèle commune des milliers de corps non identifiés après la libération, parfois exhumés pour leur donner ce dernier hommage. Nous sommes tous touchés par cette descente aux enfers. Comment expliquer cela ensuite ? Comment imaginer les souffrances qui ont existé ici ? Avec quels mots ? J’observe les déportés, l’émotion est intacte, elle ne triche pas ! Les lieux ont eux bien changé. La nature, ici la forêt, a repris ses droits. La végétation est luxuriante, presque exubérante. Les arbres qui nous entourent ont presque 60 ans et nous contemplent, pauvres humains.


La mémoire des souffrances continue. Nous gravissons les escaliers immenses qui auparavant menaient aux 16 baraquements en bois prévus pour 1600 prisonniers puis agrandis pour 3.000 ensuite. Au total 30.000 morts au moins, 100.000 personnes ont été détenues ici. Le tout entouré de hauts barbelés électrifiés et flanqué de plusieurs miradors. Ces escaliers sont immenses, en largeur mais surtout en hauteur. Nous partons sur le chemin, dernière épreuve de ce camp lorsqu’il fallait monter ces marches le soir après 12 heures de travail pénible dans la carrière de granit ou dans l’usine de moteurs d’avions Messerschmit (avions de la Luftwaffe). La hauteur des marches est impressionnante. Nous éprouvons de la difficulté à escalader la moitié de celles ci. Penser à ces hommes et femmes de 40 kilos, faire la même chose 2 à 4 fois par jour dans leur condition physiologique de grande faiblesse termine d’achever leurs forces. Je me demande avec Hélène comment se fait-il que l’on a construit ces lotissements à cet endroit ? Jacques Grébol et Roger Caillé, nous disent que les Allemands et les familles des déportés ont été aidés après la libération pour s’installer ici avec des facilités. Nous rencontrons un vieil homme qui semble d’origine slave. Lorsque Jacques Grébol lui dit qu’il a passé 26 mois ici, il lui répond qu’il y a aussi passé plusieurs mois. Il y est resté ! Je pense à la plaque de granit que les déportés ont dû lire en allemand à l’entrée de ce camp mais aussi d’un grand nombre de camps de concentration « Arbeit Macht Frei » c’est à dire « Le travail rend libre ». Comment interpréter cela avec mes élèves ? Comment leur expliquer cette propagande, ce cauchemar à humilier, détruire, ici par le travail petit à petit. Ici un seul leitmotiv, l’anéantissement physique et moral par le travail, travail fortement rémunérateur pour l’industrie de guerre allemande. Tout est planifié, pensé, rationalisé pour gagner une guerre, exploiter l’ennemi tout en niant leur humanité. Je vérifie cela en écoutant les témoignages. Alliance de l’intelligence et du mal absolu!

Après le déjeuner, nous nous retrouvons à la salle des fêtes de la mairie de Flossenburg. Un échange entre 2 groupes de jeunes français et 2 jeunes étudiantes allemandes, qui réalisent un mémoire de recherche. 10 déportés nous font face pour répondre à nos questions ? Celles ci ne manquent pas durant ces 2 heures. Karine et moi sommes au cœur de l’épistémologie, histoire et mémoire, tandis que les plus jeunes questionnent les déportés sur des faits plus précis. Chacun semble trouver son compte dans ces témoignages. Je rencontre un général en retraite de Lorraine qui est venu 48 heures par ses propres moyens pour écouter les déportés comme chaque année. Ce monsieur écoute religieusement les témoignages sans broncher ! Le père Beschet structure avec énergie l’intervention des déportés en plusieurs étapes. La résistance, l’engagement et les arrestations d’une part. La déportation, les camps et les marches de la mort d’autre part. La libération des camps enfin. Je suis impressionné par la rigueur, autoritaire pour moi, avec laquelle le père Beschet dirige les débats. Aucun écart n’est permis, et est immédiatement sanctionné. Personne ne bronche. L’habitude où l’éducation jésuite sans doute !

Je me souviens du thème du concours de la Résistance et de la déportation cette année puisque certains de mes élèves l’ont tenté. Les jeunes dans la Résistance. Je me souviens de l’intervention de Monsieur Ledoux. Je leur demande quelle est la part liée à la jeunesse c’est à dire, fougue, inconscience, et celle de l’éducation des parents en particulier l’éducation politique dans leur engagement dans les réseaux de résistance ? Pourquoi une telle prise de risques souvent non calculés ? Roger Caillé est le plus jeune, il prend la parole ; il a 17 ans en 1940. L’envie d’action, l’impatience, l’envie d’engagement semblent déterminant. Surtout pour les quelques milliers à avoir entendu l’appel du Général de Gaulle du 18 juin 1940. Je remarque que Roger Caillé est un des seuls à ne pas être issu d’une famille intellectuelle, mais c’est un sportif accompli, Rugbyman, dur à la tâche ! Il y a aussi ce rejet viscéral lié à l’occupation allemande, ce patriotisme flamboyant. Les femmes jouent aussi un rôle fondamental. Elles sont alors minoritaires mais leur détermination est sans faille, leur engagement total. L’expérience de « Suzon » à Ravenbruck est impressionnante. Je les trouve courageux ; ils ont toujours ce feu sacré en eux. Je crois que c’est un tout. Dire non, désobéir, lorsque la liberté est bafouée tout simplement. Leur choix est un choix citoyen responsable! Là aussi il faut expliquer cela profondément aux jeunes générations. Pour eux il fallait se méfier à 100% de tout le monde. Ne pas oublier que pour le plus grand nombre c’est leur refus du STO (Service du Travail Obligatoire), qui les a poussés à entrer clandestinement dans un réseau de résistance. Expliquer aux jeunes que l’appel du Général de Gaulle n’est pas placardé partout en France !

Tous ont été arrêtés sur dénonciation ! arrêtés surtout par les Miliciens. Tous ont été torturés. Pour eux l’attente est une horreur ! Entre 2 interrogatoires accompagnés des pires tortures, il est très difficile de se projeter dans l’avenir, car celui ci est alors très court, les exécutions sommaires sont fréquentes ! Tout le temps il leur est annoncé leur future exécution pour les faire parler. Les miliciens, une partie bien sombre voire noire de notre histoire nationale. Un seul film français très confidentiel en parle: « la Milice, film noir ». Oui d’autres Français mais qui avaient d’autres valeurs: la bêtise ou la haine !

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naga
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 7:52



La déportation ou plutôt les déportations sont éloquentes. Compiègne semble presque un camp scout comparé aux commandos allemands. La longueur des voyages en trains est inhumaine. Parfois 3 ou 4 jours sans boire. On m’a toujours appris que l’être humain ne peut survivre à plus de 3 jours sans boire. Je comprends mieux les chiffres de mortalité avancés. Parfois jusqu’à 50% de mortalité dans ces trains. Tout cela en restant debout au milieu des morts ! Parfois des tours pour s’asseoir sont organisés. Les récipients utilisés pour les selles débordant rapidement. Comment se mettre à leur place ?

L’arrivée dans les camps est une « incorporation », le général sursaute ! Oui lui répond le père Beschet, une incorporation au sens littéral, c’est à dire dans le sens de devenir membre des corps souffrants. Sourires complices…. Je m’étonne au début puis ris avec eux. L’internement est un moment de pur sadisme. Oui le sadisme est sans doute le mot qui convient le mieux à ce camp. Il dure 4 jours et 3 nuits ! 2 jours d’attente pour être tatoué rasé à 100% après une désinfection. Le tout sous les coups des S.S et des kapos. Jacques Grébol dit « on se retrouve à poil mais surtout sans poil ! ». Toujours le mot pour rire; Mais il cache une sensibilité à fleur de peau que les plus jeunes ne tarderont pas à découvrir. Sa sensibilité dans ses témoignages me touche toujours au cœur, au plus juste. Ni trop, ni trop peu. Très vite les internés de Buchenwald racontent. Nous passions du statut d’êtres humains à celui de stuck, c’est à dire d’un numéro à connaître immédiatement par cœur et en allemand bien sur !

Dans le cas contraire les coups pleuvent, ils peuvent vite être fatals. Le sadisme des kapos est omniprésent.

Les amitiés sont fondamentales pour survivre dans les camps. Jacques Grébol résume tout " un détenu seul est un détenu mort ! ". Les solidarités sont souvent nationales; on se soutient le moral par nationalité. Jacques Grébol parle de « la solidarité des mains vides ». Pour eux il faut s’occuper l’esprit. Je repense à ce que j’ai lu ou entendu. Ceux qui se sont raccroché à Dieu ou à la musique s’en seraient mieux sortis. A Flossenburg les anciens reparlent des menus virtuels qu’ils imaginaient. La vérité est que les solidarités dépassent souvent les clivages et les sensibilités. L’espérance de vie est alors de 6 à 8 mois. La mortalité est celle enregistrée en moyenne dans les camps de concentration. 50% ! L’extermination par le travail est réelle, profonde. Le moral est souvent le dernier recours, car comment se reposer sur le physique, il est inexistant ! Souvent le moral est entretenu par les nouvelles du front. Beaucoup sont morts à l’annonce de la contre offensive allemande à l’hiver 1945, alors que pour tous l’espoir du débarquement est le seul fil qui les tient en vie ! A l’annonce de cette mauvaise nouvelle, beaucoup meurent, se laissent partir et meurent rapidement. La mortalité s’envole !

Suzanne Mondamey dite Suzon avec Geneviève Mathieu nous raconte son parcours à Ravenbruck, camp de femmes. Les enfants sont systématiquement tués à la naissance. On les noie avec de l’essence, ils sont " tabassés ! ". 800 morts rien qu’en 1945 ! Les mères n’ont pas de lait. Le sadisme s’exprime parfaitement aussi. Les infirmières dont Suzon ne disposent que de 2 biberons et 10 flacons. Les filles âgées de 23 et 24 ans vont voler des gants chirurgicaux pour improviser 10 tétines avec les doigts des gants ! Au total 3 petits Français survivent, 2 garçons et une fille nés à Ravensbrück, avec le numéro matricule de leur mère bis. Quelle volonté, quelle leçon de mémoire d’avoir des papiers sur lesquels est inscrit nés à Ravensbrück Quel courage et quelle volonté de vivre. Belle résistance. Tout le monde est ému par ces témoignages. Arriver à conserver en vie un peu de ces petites vies dans un milieu si hostile. Belle leçon de vie. Les autres enfants sont morts.

A la Libération, un ouf mais aucune explosion de joie! Beaucoup meurent quelques heures avant et après la libération par les Américains, qui passent rapidement. L’endroit est enclavé au vrai sens de la géographie. C’est une des raisons pour laquelle les nazis y ont installé ce camp en 1938, construit par des détenus de Dachau pour la plus grande partie. Un dernier fait de résistance: mourir libre ! Je suis encore plus choqué d’apprendre que la plupart des déportés qui sont morts le sont d’avoir mangé tout simplement ! Au passage des Américains la nourriture abonde. Ne plus manger durant des mois fragilise considérablement ces organismes. Les capacités du foie et de l’estomac pour la digestion sont réduites à néant. Plus la force de digérer les aliments. J’imagine que ces pauvres malheureux sont morts d’hémorragies internes. Crever de faim durant des mois, résister à la faim puis mourir d’avoir mangé, je n’arrive pas à l’accepter. Jacques Grébol me raconte sa libération. Dans un champ il coupe la tête d’une oie avec des camarades. Il saisit une boîte en métal et récupère le sang qui gicle; il boit le sang d’une oie. Il a le typhus et tombe rapidement dans le coma. Sur 10 survivants amis à la libération, lorsque il se réveille 2 semaines après à l’hôpital ils ne sont plus que 3 vivants. Il me dit alors que quelque part le typhus lui a sauvé la vie. Il serait certainement mort d’avoir mangé des aliments solides comme du chocolat. Pour boire le sang d’une oie, peut-on imaginer à quel point ils étaient affamés !



Les 2 heures dévolues à cet échange semblent insuffisantes, nous continuons la conversation de manière informelle. Les jeunes étudiantes allemandes sont assidues. Nous repartons au camp, afin de rencontrer les autres jeunes européens. Le président de l’association Michel Clisson se voit proposer de joindre le groupe des jeunes français, afin de préparer un discours commun, rédigé en anglais, qui devrait être lu le lendemain lors de l’inauguration officielle en présence entre autre d’un ministre Polonais. Finalement, 4 des 7 français se joindront à ce groupe de travail le soir, avant de rejoindre l’hôtel à Weiden, tard le soir.

Le lendemain est la grande journée de commémoration officielle en présence de toutes les délégations européennes. Une messe est célébrée le matin. Les jeunes lauréats, exceptés deux, ne souhaitant pas assister à une messe œcuménique, je reste avec eux à Flossenburg, tandis que ma collègue Karine reste à Weiden pour travailler et trier ses notes, dans le but de publier ses recherches. Comme d’habitude je prends toujours des mots, des notes informelles, à charge ensuite de tout trier. Nous passons la matinée à discuter avec les lauréats; Nous nous installons au sommet du bourg au sommet du château médiéval perché à prés de 800 mètres d’altitude, au frais ! Nous parlons de tout, nous blaguons, plaisantons, rions ouvertement, puis revenons petit à petit à notre pèlerinage. Je les écoute. Nos sensibilités sont déjà très différentes. Certains s’isolent pour méditer. Au loin nous entendons les chants remonter de l’église. Autre particularité, nous sommes dans le Haut Palatinat, et les protestants sont majoritaires alors que nous sommes dans la moitié sud du pays ce qui signifie que les catholiques sont majoritaires d’une manière générale. C’est un bout du monde, un de ces espaces enclavés comme chaque pays peut en posséder.

Après le déjeuner la cérémonie commence à 14H30, sous un soleil de plomb. Le discours du ministre polonais est interminable, 22 minutes, c’est trop ! Quel manque de respect pour ces personnes âgées à l’ombre certes, et qui malgré des distributions d’eau permanentes souffrent de la chaleur. Michel Clisson nous ordonne d’aller nous mettre à l’ombre. Ce que nous faisons sans tergiverser. Hélène Fessenmeyer se rend compte que sous cet immense chêne, sont encore dessinées les traces des murs de séparations entre les cellules individuelles d’internements. Le trou pour certains. Un gouffre vers la mort le plus souvent. Il ne reste que des mousses pour signaler les fondations. Les cellules sont alignées sur 100 mètres. Je calcule leur nombre rapidement, au moins 50 alignées ! Elles sont minuscules. 4 mètres carrés environ.

Nous nous dirigeons à nouveau dans l’enceinte du camp. Nous nous dirigeons vers les stèles nationales. Chaque groupe s’installe pour rendre hommage à ses frères. Nous entonnons une Marseillaise après la sonnerie aux morts. A chaque fois, j’ai du mal à contenir mes larmes lors de la Marseillaise, ce chant que je ne pouvais entendre il y a quelques années lorsque j'étais adolescent. Sur la stèle française, inscrit, le chiffre de 4.771 morts ! Au total 73.926 d’entre eux y ont laissé la vie ! 89.970 déportés ont été enregistrés à Flossenburg.


Je suis surpris par une scène surréaliste, digne d’un film. Durant le discours d’un jeune rescapé sauvé par un soldat américain qui est là, et qui a participé à la libération du camp le 23 avril 1945, parallèlement à cet hommage diffusé par une sono, une prière juive chantée se déroule en même temps sur la stèle polonaise. Devant moi un juif, dés les premiers chants se met à se balancer en rythme, puis se dirige vers la deuxième commémoration. Je me retrouve au milieu, entre les 2 hommages ! Ne pas oublier que les Russes et Polonais ont chèrement payé leur passage entre les mains du totalitarisme nazi ici, avec 23.000 et 17.000 morts respectivement. Puis viennent les Français et les Tchèques classés par nombre de pertes avec à la fin, la stèle américaine et ses 2 victimes mais avec une délégation venue rendre aussi un hommage. Les Tchèques ont sagement attendu que notre hommage puis notre Marseillaise soient terminés pour commencer le leur. A la fin, un Catalan espagnol vient déposer une rose sur la stèle française, il prononce une phrase que seul Jacques Grébol , catalan, bilingue, comprend. Sans doute une amitié franco-espagnole de plus. Je suis touché par ce geste qui passe presque inaperçu, car mon grand-père paternel décédé, il y’a 10 ans déjà est Majorcain, c’est à dire catalan espagnol aussi et a fait la guerre d’Espagne avant de pouvoir se réfugier à Bordeaux. Effectivement les solidarités ont dépassé les clivages ici pour survivre.


Nous remontons vers l’entrée du camp, visitons la synagogue, puis reprenons nos discussions avec les déportés. La journée a été rude physiquement (grosse chaleur) et moralement (les souvenirs semblent intacts). Face au temps qui nous reste avant le repas nous partons visiter la carrière de granit distante de quelque 300 mètres seulement ! La carrière comportait les fronts d’extraction proprement dits et une entreprise privée attenante ou le matériau était transformé en pierre de taille. Jusqu’au bout de la souffrance dit le père Beschet. Ici les déportés semblent retrouver pleins de souvenir très douloureux ! Le sadisme des gardes S.S ou des kapos jetant leur dévolu sur un jeune est sans limite. « Ici règne l’extermination par le travail et les coups » dit Roger Caillé. 8 à 12 heures de travail par jour avec une pause d’une heure pour avaler une soupe qui n’est que de l’eau pour les premiers servis. Le père Beschet dit alors « c’est ici que la deuxième résistance commence pour nous, rester des hommes ». Ne pas oublier que cette extermination appartient à une chaîne économique contrôlée par les S.S. Beaucoup de carrières sont privées. Les S.S rentabilisent leur entreprise par l’extermination ! Peut-on parler de cynisme ? Pire que cela sans doute. Quel mot alors ? Jacques Grébol me dit alors « de la tête aux pieds nous étions une douleur ambulante !». Certains d’entre nous repartent avec un morceau de granit, le mien est taillé.

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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 7:54


Le lendemain nous partons pour Cham. Des échanges avec des jeunes élèves allemands du lycée Robert Schuman et les déportés sont organisés. L’accueil est excellent ! Certains semblent avoir l’âge des Troisièmes d’autres semblent plus vieux, des lycéens, même si la comparaison avec le système d’éducation allemand semble difficile. Les questions des jeunes allemands sont pertinentes et riches de sens. Elles reprennent les mêmes interrogations que celles des Français. Des lectures bilingues des témoignages des déportés qui se présentent sont organisées. Deux questions retiennent plus mon attention « quel a été votre sentiment lors de votre premier voyage en Allemagne après la guerre ? »

D’autant que notre lycée porte le nom de Robert Schuman, le nom initial, car après une erreur de la secrétaire à la mairie il porte le nom du musicien Schumann. Peu importe, la musique adoucit les mœurs ! Roger Caillé répond de la plus belle manière, car sa fille travaille et vit en Allemagne ! Certains déportés de Flossenburg en sont à leur quarantième pèlerinage ! La réconciliation a même commencé avant les gestes des politiques, nous apprend le père Beschet. Un puits de sciences cet homme. Les jésuites se sont réunis dés 1947 dans la forêt Noire. L’ambiance semble moins solennelle ensuite. Des rires s’esquissent d’autant que le français d’un jeune allemand prête à sourire sans moquerie. Autre question posée: « Comment avez vous réussi à survivre ? »; Jacques Grébol répond que c’est: « un ensemble de motivations (faites de moral et d’espoir), une rage de vivre ainsi qu’une chance immense ». Survivre pour témoigner !


Je remarque rapidement le travail sous forme d’exposé présenté sous forme de 3 tableaux dont le thème est la jeunesse allemande sous le totalitarisme. Je leur fais remarquer après avoir regardé plus précisément leur travail que je le trouve remarquable ! Comme un prof reste un prof, au passage je leur dis que j’aurais certainement mis la note de 18/20 !


Le discours du principal et surtout celui du Maire de Cham sont magnifiques. Enfin un discours d’un politique remarquable car sincère, juste, concis et clair; En substance, il parle du passage du mépris et de la haine vers le pardon et l’amitié franco-allemande à travers nos rencontres annuelles. Il semble que nous soyons en train de vaincre la haine et la xénophobie, même si le travail reste considérable et semble être une lutte de tous les instants, nous participons à notre tour à la réconciliation entre nos 2 peuples. PAS DE DESTIN MAIS CE QUE NOUS FAISONS.


Nous nous rendons au cimetière tout proche du lycée avec les élèves allemands afin de rendre un hommage sur la stèle des morts déportés français. Je me retrouve parachuté porte drapeau sous la canicule. J’en retire une fierté immense. Les jeunes collégiens allemands entonnent le chant des marais en allemand en hommage après la sonnerie aux mort et la Marseillaise.

L’après midi nous partons pour une cérémonie au monument de Schupf. Mais avant, nous déposons une gerbe sur le lieu de la libération d’un grand nombre de déportés. Jacques Grébol est submergé par l’émotion en nous relatant la mort de ses camarades lors d’une marche de la mort effroyable. Libérés par les Américains qui passaient rapidement, les survivants se sont débrouillés comme ils ont pu. Beaucoup de morts lors de cette route de Cham, sans doute 50%. Achevés d’une balle dans la tête par la faucheuse c’est à dire des nazis en queue de la marche. Comment exterminer de manière sadique ceux qui avaient réussi à survivre aux camps et commandos affiliés ? L’endroit est joli, un coteau arboré et vert. Pourtant les souvenirs font mal ! Après l’hommage, Roger Caillé me dit que c’est l’école du Rugby à la dure qui lui a permis de résister à tout cela et à cette marche. Il était très sportif, mais surtout il a une volonté de fer, cet homme.

Le monument de Schupf est perdu au bord d’une petite route. Aucune signalisation sur la route. Nous semblons seuls, le bus a du mal à se garer dans un virage devant une barrière de sécurité. Nous grimpons sur le chemin d’accès au monument. Le chemin de terre grimpe de manière rude. Tout le monde ne grimpe pas à la même vitesse. Les groupes de randonnées se forment, et changent. Je suis surpris une fois arrivée. Beaucoup de monde nous attend dans cette clairière entretenue. Ce sont des habitants de Schupf, qui entretiennent le monument et la mémoire de cet endroit qui a vu brûler des centaines de déportés; brûlés à la hâte par les nazis à l’abri d’une clairière. Quelle mémoire à porter pour les habitants de plus en plus nombreux chaque année ! Des habitués se reconnaissent immédiatement. Je me retrouve porte drapeau une nouvelle fois. Nous sommes tous autour de ce monument en forme d’urne funéraire, autour de cette petite place carrée. Après l’hommage, les discours dans les 2 langues nous chantons ensemble le chant des marais en allemand. Je ne comprends pas l’allemand mais je chante quand même. Quelle belle réconciliation de se retrouver ici à tous âges, anciens déportés, habitants du bourg, autour de ce lieu de mémoire si douloureuse. Ces gens sont exemplaires. Je repense au discours du Maire de Chum quelques heures plus tôt.

Tout autour de l’urne funéraire circulaire, une phrase lourde de sens gravée est traduite par un professeur de français. Une phrase magnifique: « Lorsque la nouvelle génération se rendra compte du crime dont est responsable la génération précédente, il faudra crier à la réconciliation et non à la vengeance. » A méditer. En redescendant vers le bus, je rencontre un jeune homme qui se présente à moi. Nous parlons anglais pour nous comprendre. Il me dit avoir eu un incident mécanique qui l’a privé de cette cérémonie. C’est un jeune professeur de musique, violoncelliste. Il me demande alors s’il peut nous suivre à l’hôtel ce qu’accepte le présidant Michel Clisson. Le soir au moment du repas il s’installe prés de nous et nous joue une suite pour violoncelle de Bach. Certains comme moi sont émus, la musique est un mystère qui nous prend parfois comme la mer. Jacques Grébol mange à mes côtés, notre dernière soirée en Allemagne est festive, nous buvons du vin, trop !

Le lendemain un dernier hommage au camp d’Hersbrück est organisé avant notre départ. La cérémonie se déroule au milieu de la forêt mais au lieu du silence et du recueillement nécessaire nous sommes abrutis par le son des avions F 16 américains de l’Otan, qui font du rase motte au-dessus de nous ! Des jeunes Allemands nous accompagnent. La foreuse rouillée pesant 36 kilos est un témoignage particulier. Cet engin est affreusement lourd à porter. Je m’y emploie difficilement alors que je suis en pleine forme fort de mes 70 kilos. Comment porter cela plusieurs heures par jour même à deux, alors que certains déportés pesaient moins de 50 kilos ?











Le tunnel de la Houbirg à Happurg est notre dernier hommage. Une plaque sculptée à l’entrée du tunnel rend hommage. Là aussi le chemin d’accès ressemble plus à un chemin de Grande Randonnée. Les jeunes s’amusent à le grimper en courant. L’endroit est très sombre. A la fin de la cérémonie en redescendant, un homme de la quarantaine se présente à nous; il est le petit-neveu du dernier commandant nazi du camp d’Hersbruck. Il vient spécialement de Munich, distant de plus de 200 kilomètres pour rencontrer les déportés. Humblement il vient à nous; lui aussi est une victime de ce qui s’est passé ici. Il n’est pas responsable. Son geste est dans la lignée de ce qui est gravé sur l’urne funéraire de la veille. J’ai envie de l’applaudir mais je n’ose pas. Ce sont les déportés eux même qui le font. Quel courage, quel geste plein d’apaisement. Il nous faut bien tirer des leçons de l’histoire, sinon à quoi sert de vivre ? Sans doute que l’image que je retiendrai de ce pèlerinage sera celle de cet homme invité à notre table discutant avec Roger Caillé ancien déporté de ce camp qui a comme les autres souffert le martyre dans ce camp. Ces 2 hommes assis à la même table. Je repense alors à bien faire la distinction entre les Allemands parfois aussi victimes des nazis ! Et si l’Europe était née dans les camps ?



Nous repartons pour passer la nuit à Metz. les conversations ont été prolongées.

Le lendemain sur la route qui nous conduit à Paris les déportés souhaitent entendre les lauréats et enseignants sur leurs impressions de pèlerinage. Les filles préparent chacune un petit discours tandis que Fabien le seul garçon se laisse guider par l’improvisation. Je suis marqué par la diversité mais surtout la qualité des interventions de chacun. Les motivations sont différentes les interventions touchent juste, elles viennent du cœur avant tout. Vivre autre chose pour certains, approfondir des connaissances pour d’autres. Apprécier la liberté aujourd’hui. Comprendre ou essayer de comprendre mieux ! Je me sens au carrefour de toutes ces sensibilités. Je les partage aussi. Tout comme cette peluche que les lauréats décident d’acheter à Jacques Grébol sur une aire d’autoroute. Ce n’est pas préparé cela vient du cœur. Il s’effondre en larmes. Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai dit car je n’ai rien préparé. Je me souviens juste d’avoir évoqué les images qui vont me rester en mémoire de ce pèlerinage. Je crois avoir parlé de la confiture de générations qui était dans le bus avec moi. La confiture est un aliment noble car contrairement à la marmelade elle ne conserve que le meilleur du fruit. Je me souviens enfin d’avoir adressé un message à méditer aux jeunes lauréats: « pas de destin mais ce que nous faisons ». Phrase que j’ai eu la surprise d’entendre dans un grand film américain de science fiction.





Quelles leçons tirer de ce pèlerinage ? Difficile à dire car je manque encore de recul. Je suis heureux de l’avoir fait. Je me rends compte à quel point j’ai pris, j’en suis certain, une bonne décision d’entreprendre cette aventure humaine. Je suis heureux que M Ledoux de Bordeaux ai pensé à moi pour accompagner Mme Chaumel et Jacques Grébol. C’est plus qu’un simple cours d’Histoire sur un lieu de mémoire. J’ai l’impression d’avoir été un peu un petit-fils qui a suivi ses grands-parents pour savoir afin de savoir être plus tard. Une vrai leçon de vie en fait. J’ai l’impression d’avoir reçu le message d’espoir mais aussi de vigilance pour la suite. Être actif, ne pas laisser la haine décider pour moi.

Maintenant tout reste à faire car nous avons l’habitude de nous souvenir à peine de ce que nous avons en nous, alors l’Histoire… ces histoires: raconter, témoigner, faire partager le vécu, une partie de la jeunesse de ces enfants de France résistants qui n’ont fait que leur devoir selon eux…

La vie ne vaut « rien » (car tellement fragile) mais rien ne vaut la vie !

2 mois après les dernières lignes, beaucoup de ces déportés de Flossenburg sont morts de la canicule et la pollution. Ne dit-on pas mieux vaut tard que jamais….

J’ai la chance de pouvoir en parler relativement facilement car en 1945, à la rentrée des camps pour les survivants, ils ont mis plusieurs mois voire plusieurs années le plus souvent pour commencer à en parler. Certaines nuits ravivent ces instants d’horreur absolue. Certains Lauréats m’ont écrits comme Hélène. Les nuits sont encore difficiles en raison de cauchemars liés à l’univers concentrationnaires et aux tortures subis. Hélène dit: « il n’y a pas de mots pour décrire l’inhumanité ».

La véritable essence de l’être humain est la bonté. Il existe d’autres qualités provenant de l’éducation, du savoir, mais il est essentiel, si l’on veut devenir un véritable être humain et de donner un sens à son existence, d’avoir un bon cœur. Le XIV ème dalaï-lama.



source
ffi33.org/deportation/

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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Ven 18 Jan - 11:44

Témoignage précieux, pour l'Histoire ...
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 10:35



Temoignage de Pierre BEUVELET qui travaillait a l usine Messerschmitt 2004


Nous quittons Buchenwald environ 1000 hommes le 25 Mai 1944 au matin, en tenue rayé, sur des wagons plates-formes et rejoignons Flossenbürg le 25 Mai 1944. en fin de journée.

Nous nous arrêtons à la gare, en bas de Flossenbürg. Surplombant le petit village à deux clochers, un château fort démantelé rend le paysage sinistre. Nous montons à pieds jusqu'au camp, encadrés par les S.S. et les chiens. Nous coupons à la désinfection classique, seule une douche nous est attribuée. Mais déjà nous constatons que le Kapo qui commande la laverie est un fou sadique, manipulant eau chaude bouillante et alternant avec l'eau froide glacée, quand ce n'est pas la lance à incendie au gré de son humeur. Puis montant sur une chaise il prend son accordéon et nous joue un air sur lequel il faut danser. Si l'on ne danse pas il s'arrête de jouer de son instrument et prenant une canne de bambou frappe sur tous ceux qui passent à proximité de lui, c'est la grande bousculade et malheur à ceux qui tombent, car il les relève à coups de trique, le sang gicle et coule en ruisseaux entraînés par l'eau des douches. Après notre passage pas de trace et les S.S. n'en n'auront jamais connaissance, car le local est ensuite lavé à grande eau. Il y a environ 60 douches et nous sommes organisés par groupes de 250, compte tenu de la durée de la désinfection des vêtements il faudra toute la nuit pour que les 1000 hommes que nous sommes soient tous douchés.

A la sortie des douches, le Kapo du block 20 nous remet, après qu’il ait gardé nos tenues rayées, des vêtements civils d’origines diverses, bariolés de peinture et une paire de galoche toile et bois. Il faut faire vite pour trouver des effets à sa taille.

Je touche un pantalon marron en toile légère, une veste marron avec doublure de même couleur, un gilet, une chemise russe et un manteau rayé, avec comme coiffure un calot kaki belge qui me protège bien les oreilles l’hiver.

Nous ressemblons à des clochards ou à des clowns, c’est à faire pitié et nous avons envie d’en rire car nous comprenons maintenant que nous sommes des déchets de l’Humanité et que notre peau n’est pas chère.

Nous logeons dans les blocks 20 et 21 à raison de 500 par block. Entièrement en bois, des châlits de trois étages y sont installés dans une pièce unique de 50 mètres de longueur sur 8 mètres de large sans chauffage. La literie est élémentaire, une paillasse en ficelle de papier remplie de paille de bois, une couverture et c'est tout. Bien que nous soyons fin Mai, il ne fait pas chaud au KL de Flossenbürg qui se trouve à 1000 mètres d'altitude, dans la forêt de l'Oberpfalz (Haut-Palatinat). Ce lieu fut choisi par la Dest (Deutsche Erd Und Steinwerke GMBH) "Entreprises allemandes Terre et Pierres" S.A.R.L.). Dès 1937 son granit étant reconnu comme le meilleur d'Allemagne, il répondait parfaitement aux plans d'urbanisme de Hitler. Pour travailler dans ces carrières de granit il fallait des hommes, Himmler Heinrich, y créa un camp à 800 mètres de là, dans un col entre deux sommets descendant d'une part vers le village de Flossenbürg et d'autre part vers un petit lac qui atteignait la base de ce même village en faisant le tour de la montagne. Du camp on apercevait à 1,500 km. à vol d'oiseau un château fort démantelé (Burg en allemand) d'où le village devait tirer son nom, qui donnait une note encore plus sinistre au paysage. C'était le Schlossberg (château de la montagne), visité par les touristes en temps de paix, mais interdit depuis la création du camp car de là on aurait pu aisément surveiller le camp à la jumelle ou prendre des photos.


Les premiers détenus arrivèrent au KL de Flossenbürg le 26 Avril 1938 en provenance du KL de Buchenwald et le camp fut ouvert officiellement le 1er Mai 1938 "jour de la Fête du Travail". Jusqu’au 31.12.38, les détenus arrêtés pour raison de sécurité ou P.S.V. (Polizeilich Sicherung Verwahfte) politiques, (communistes ou chrétiens) et droits communs, les plus nombreux, arrivèrent de Buchenwald et Sachsenhausen et atteignirent le chiffre de 1500. Leur marque distinctive était le triangle de couleur qui accompagnait obligatoirement le numéro matricule : rouge pour les détenus politiques - vert pour les droits communs - noir pour les associaux (vagabonds - gitans) - rose pour les homosexuels - lilas pour les Témoins de Jéhovah - bleu pour les immigrés clandestins - rouge et jaune inversé formant une étoile de David à 6 blanches pour les Juifs. A l'intérieur du triangle sauf pour les Allemands, on ajoutait, fait au pochoir, une lettre distinctive : F pour les Français, R pour les Russes, P pour les Polonais, etc… Dans leurs commandements, les Allemands nous appelaient : "Häfling" (détenu) et non déporté, comme cela fut le cas plus tard en France, le terme de concentrationnaire eut mieux convenu et n'aurait pas prêté à discussion, pour les S.T.O., se disant déportés du travail.

Pour ce qui me concerne je suis immatriculé F 9474 après qu'on nous ait fait remplir une fiche d'identité avec profession : prévenu, je me déclare serrurier. J'ai vite appris mon numéro en allemand, sinon gare à la bastonnade pour celui qui ne répond pas à l'appel de son numéro matricule, j'en ai vu des dizaines se faire battre pour ne pas avoir compris leur numéro quant on les appelait pour toute sorte de motifs.

La vie du camp était faite de terreur et de cruauté, et on nous le fit bien voir durant les huit jours que nous passâmes au camp de quarantaine. Il n'y a que la nuit où nous étions tranquilles dans les blocks 20 et 21 à 500 par block, le reste de la journée nous la passions dehors par tous les temps, car brouillard, soleil et pluie se succédaient.

Par temps de brouillard et de pluie il faisait froid bien que nous fussions à la fin Mai, la pluie était glacée et nous nous serrions en boule comme les troupeaux de moutons le font formant des groupes d'une centaine d'hommes pour nous réchauffer. Bien entendu c'était défendu et les Kapos tapaient dans le tas à grands coups de "Gummi" (argot allemand ou russe signifiant caoutchouc) en fait c'était un tuyau coupé dans les canalisations d'air comprimé qui servait à actionner les machines de l'usine 2004 et de la carrière (Steinbrück) de la Dest. Cet engin bien souvent rempli de sable et bouché aux deux extrémités est une matraque redoutable, et je voyais souvent des camarades tués par un seul coup de cette matraque sur leur tête.


Pendant ces heures inactives dehors, les langues vont bon train et c'est là que j'expose mes idées, afin que la paix règne en Europe et ne soit pas troublée par des guerres à chaque génération. Je prétends qu'il faut faire les États-Unis d'Europe, bien entendu mes camarades me traitent de fou et se gaussent de moi, pourtant, à l'heure où j'écris, c'est en train de se faire. Aurai-je par hasard des dons de voyance ?

Mais je suis déjà en train de vous expliquer la vie dans le camp, alors que je ne vous ai pas encore décrit ce même "Konzentrazion Lager". Imaginez un rectangle de 500 sur 700 m. Les côtés de ce rectangle correspondent aux quatre points cardinaux. Avant d'entrer dans le camp des déportés, il faut traverser la caserne S.S. qui a eu jusqu'à 4000 soldats d'effectif.

Cette caserne est dominée par un bâtiment en granit de trois étages, qui est la Kommandantur. Dans ce bâtiment sont implantés tous les bureaux S.S. administrant le camp proprement dit et la centaine de Kommandos extérieurs qui se situaient dans une portion de territoire de 100 000 km en R.F.A. et Tchécoslovaquie actuelle.

Au dernier étage des chambres en mansarde hébergeaient les femmes S.S. qui devaient se transformer en lupanars, rien qu'à voir la décoration de ces chambres encombrées de dessins, photos et objets pornographiques, comme j'ai pu m'en rendre compte, quelques jours après notre libération. Bien qu'il y ait une porte cochère au milieu de ce bâtiment elle est restée fermée jusqu'à nos jours, les S.S. avaient prévu sans doute qu'elle serait la porte du camp lorsque Himmler vint le visiter au printemps 1940










Le vrai passage contournait donc la Kommandantur par le Sud, dans un chemin pavé de granit directement sorti de la carrière, on parvenait à la véritable porte du KL, équipée d'une baraque formant poste de Police et d'une barrière mobile. Surplombée à 5 mètres du sol par un arc en fer forgé, avec les mots allemands en lettres de 40 cm de hauteur la phrase : "Arbeit Macht Frei" (le travail rend libre). Ici c'était la liberté de mourir. Quand nous arrivions à cette unique porte du camp il fallait la franchir chapeaux bas, par rang de cinq (zu fünf) pendant que le S.S. de service nous comptait.

Nous arrivons alors, sur une immense place horizontale et dégagée de 200 mètres de long sur 80 mètres de large, c'est l'Appellplatz (place d'appel). Sur notre gauche, deux rangées de blocks allant du n° 1 au n° 7 et du n° 8 au n° 12 s'étagent sur le flanc de la montagne, en paliers creusés de mains d'hommes dans la roche même. Ces baraques en bois couvertes de papier goudronné sont chacune divisées en deux parties symétriques : A Flügel et B Flügel (côté A et côté B) et peuvent normalement contenir 250 prisonniers de jour comme de nuit, car le travail à l'usine 2004 Messerschmit se pratique jour et nuit en deux périodes de 12 heures. Résultat, le Dimanche, jour de repos, nous nous retrouvons à 500 par block. Il faut alors coucher par deux dans des lits à trois étages en tête bêche bien entendu car les lits font 1,90 m. sur 0,70 m.

Le camp est alors de 10 000 hommes, il montera à 100 000 les derniers jours d'Avril 45, quand les rescapés d'Auschwitz, de Buchenwald et des 180 extérieurs auront rejoint le KL mère. Il faudra alors assembler les châlits deux par deux et coucher en travers sur 1,40 m. tête bêche à dix personnes, ce qui était le cas au block 5 où je me trouvais. Inutile de dire qu'on arrivait difficilement à dormir, on y arrivait cependant quand on était littéralement mort de fatigue…

On accédait à ces blocks par un immense escalier de 4 mètres de large et de plus de 100 marches en granit. C'était un véritable calvaire en période de gel et de verglas, car ces marches, devenues par l'usage irrégulières, étaient très glissantes, surtout avec nos galoches de camp à semelles de bois. C'était encore plus pénible quand il fallait remonter, depuis la Küche (cuisine), qui se trouvait au bas de ces escaliers, des marmites isothermes de 50 litres de soupe à deux hommes. Il ne fallait pas laisser tomber les marmites, sous peine de sanctions graves : 25 coups de Gummi sur les fesses, et il ne fallait pas tomber soi-même, sous peine de se briser les os, ce qui arrivait assez souvent. En fait cet escalier était un test de bonne santé, celui qui ne pouvait plus le gravir était condamné à mort, massacré sur place par les policiers du camp.

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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 10:39



De l'autre côté de la place se trouvait un grand bâtiment en dur, la Waschraum (désinfection), c'est là que l'on douchait les prisonniers et qu'avec une étuve, on nettoyait les vêtements et sous-vêtements. Un Kapo triangle vert baptisé "le fou à l'accordéon" dirigeait ce service de désinfection qui comprenait : quelques "Friseurs" (coiffeurs) pour raser le cas échéant les prisonniers de la tête aux pieds, une étuve pour le nettoyage et la désinfection des vêtements, enfin les douches. Le fou s'occupait personnellement des douches et s'amusait à brancher l'eau glacée et l'eau bouillante sur les corps nus, il se plaisait à faire hurler ses patients car il les ramenait sous les douches, un instant abandonnées par eux, à grands coups de bâtons. D'autres fois, il montait sur une chaise métallique et s'amusait à faire danser les hommes au son de la "danse macabre" de Saint-Saëns. Bien entendu ces séances de douche duraient trop longtemps, particulièrement au moment des épouillages, les Blockmans (chefs de block) y envoyaient à 20 heures les hommes qui avaient été trouvés porteurs de poux ou de lentes, sur leur corps ou dans leurs vêtements. Comme la séance de douche durait plus d'une heure et que le couvre-feu était à 21 heures (ce qui entraînait l'interdiction de circuler dans le camp), les hommes qui étaient dans les douches n'en pouvaient sortir qu'à 4 heures du matin, le lendemain. Il leur fallait donc passer une nuit blanche ce qui fait comprendre en partie les numéros de cirque du Kapo fou accordéoniste. Bien entendu les déportés sortaient de là complètement effondrés et avaient une peur horrible d'être repris avec un pou ou des lentes sur eux. Le moindre repos au travail se passait donc à la recherche des poux… qui grouillent dans nos vêtements et colportaient le typhus, autrement dit, la mort.

Du même côté de la cour d'appel et derrière la désinfection étaient situés, sur deux rangs, de chaque côté d'une allée pavée qui menait au "Bunker" (prison du camp), les blocks n° 13, 14 et 15. Le 13 était celui de la cantine du camp et de la "Kammer" (magasin d'habillement). Le n° 14 dépendait du Revier et était réservé aux malades atteints du typhus. Le n° 15 était un magasin d'objets divers, literie, couchage, etc… De l'autre côté de l'allée menant au Bunker. Les blocks du "Revier" (Infirmerie) proprement dit les n° 16, 17, 18. Le 16 était celui du dentiste, le Docteur Trappe Français de Perpignan, qui disposait d'une chambre particulière et soignait outre les personnels du camp prisonniers et S.S. mais aussi les habitants de Flossenbürg qui le dédommageaient de toutes sortes de façon…

Il avait reçu en cadeau, un petit poste de T.S.F. genre "Radiola" par un habitant civil de Flossenbürg. Cela lui permettait d’être au courant de ce qui se passait dans le monde. C’est par Trappe et les médecins français du Revier, (Docteur Legais) que nous étions informés sur les événements, avant les Allemands.

Dans le même block il y avait aussi des chambres de malades. Le block 17 était le Revier proprement dit, avec salle de visite et de soins, salle d'opération du Docteur Heinrich Schmitz où celui-ci, jusqu'au mois d'Octobre 1944 pratiqua l'euthanasie par injection de phénol, novococaïne et tuberculine à forte dose et exécuta de la sorte plus de 300 déportés. Crime qui fut constaté par le tribunal américain de Dachau en 1944. Le Docteur Heinrich Schmitz fut condamné à mort et exécuté par pendaison le 25 Novembre 1948 dans la prison de Landsberg sur Lech. Néanmoins les médecins S.S. qui l'avaient précédé, en particulier le Docteur Trommer avaient pratiqué ce genre d'exécution avant lui, ce qui porte à plus de 500 le nombre des morts par exécution au Revier de Flossenbürg…

Le block 18 était le block de quarantaine réservé en particulier aux malades qui avaient échappé au typhus, à la typhoïde ou à la tuberculose, ce block possédait une cour fermée d'une clôture de barbelés et un Kapo en surveillait l'entrée. J'y résiderai quelque temps, quelques jours avant la libération du camp, au mois d'Avril 1945.

Le block 19 était celui des enfants de moins de 18 ans et donnait immédiatement sur l'Appelplatz. Le mât gibet avec deux crochets était à 20 mètres de la porte de ce block. Ce block était fréquenté par les différents Kapos du camp qui y venaient choisir des mignons, qu'ils récompensaient d'un litre de soupe ou d'un morceau de pain. Tout enfant qui refusait ce genre de commerce dégoûtant était condamné à mort, à plus ou moins brève échéance.

Les blocks 20, 21, 22 et 23 qui avaient été à l'origine, destinés à recevoir 1200 prisonniers de guerre soviétiques, avaient été transformés au moment où j'entrais dans ce camp, les trois premiers, en blocks de quarantaine et le dernier en "Schonung" (repos). Or ce block était plutôt l'antichambre du repos éternel, il était en fait le plus proche du four crématoire. Il était commandé par un Kapo particulièrement dur qui battait et abattait les prisonniers dont il avait la garde à coup de manche de pioche.

Un jour avec mon camarade de réseau et ex-aviateur André Chrétien, nous reconnûmes ce Kapo et à travers les barbelés nous le fîmes appeler, c'était notre ancien Commandant de la Base Aérienne de Francazal à Toulouse le Colonel Wakenheim. Nous nous présentâmes à lui, il portait les cheveux longs comme les Allemands et il nous demanda tout de suite pourquoi nous étions là. Nous lui racontâmes alors notre odyssée et se mit à se moquer de nous, nous disant que c'était bien fait, que nous n'avions qu'à rester tranquilles, que pour lui-même il avait été arrêté par erreur au lieu de son frère et qu'il comptait bien être libéré un jour ou l'autre ; notre conversation s'arrêta là très froidement. Quant à lui, il fut libéré, mais pas comme il le souhaitait sans doute, car au mois de Mars 45, il fut atteint du typhus et s'envola dans les fumées du four crématoire où il avait envoyé tant d'excellents camarades. Malgré mon rapport en 1946, on débaptisa le Quartier Pérignon en Quartier : Wakenheim à Toulouse, que pouvais-je dire, un petit Sous-Lieutenant inconnu contre un Colonel exécré, mais bien connu, l'aviation avait sans doute besoin de martyrs. Il y en avait pourtant bien d'autres qui n'ont jamais été honorés…

Dans le block 21 où je me trouvais, nous étions dans une baraque du style écurie, la même que nous avions connu à Auschwitz à la différence qu'il y avait un vrai toit, un plancher de bois et des lits en bois à trois étages ; es W.-C. et les toilettes se trouvaient dans des baraques à part, communes aux trois blocks. Il ne se passait pas une nuit sans qu'il y ait quelques morts, qui étaient entreposés dans la baraque des toilettes, comptés à l'appel du matin et descendus par des corvées, au four crématoire tout proche. Je n'eus pas l'occasion de participer à ces corvées, mais le R.P. Poutrain qui en fut, nous raconta comment se passait cette opération sans cérémonie bien sûr : les corps arrivés au four sur des civières étaient jetés par terre comme du bois mort, redressés à coups de pieds, les bouches étaient visitées et les dents en or arrachées et remises aux S.S., il dut y avoir sur les 30 000 morts officiels (73 000 officieux) plusieurs centaines de kilos d'or récupérés de cette façon. Cet or dont on n'entendit plus parler par la suite, a bien dû finir dans les coffres de quelques-uns qui sont restés muets.










Fin Mai 1944 une sélection fut organisée par les S.S. : à droite les hommes jeunes et en bonne santé apparente, à gauche les vieux et ceux qui étaient en mauvais état. M'étant déclaré "Schlosser" (serrurier) je fus désigné pour l'usine 2004, alors que si je m'étais déclaré officier, instituteur, ou religieux je me serai retrouvé à la carrière ou dans des de terrassement à creuser des usines souterraines comme Hertzbrück ou Dora.

Avec une bonne centaine de Français je me retrouve au block V : voici la liste de ceux dont je me rappelle le nom : Fayol un as de l'aviation de la guerre 1914/1918 - Piétri - Bouvard - Leduc René - Bouloche, qui devint Secrétaire d’État à l'Air en 1952 et fut tué dans un accident d'avion - Thierry d'Argenlieu, le neveu de l'Amiral - Eudes, Secrétaire général de la F.N.D.I.R. - Bouvron - Boucherez - le père Christophe Leclerc - Lerognon, Président de l'Association de Flossenbürg - Margraff - Launay - les Chapuis, (ils étaient deux frères arrêtés comme zazous) - Sanchez dit Mimile, (coiffeur) - Mavian (Arménien) - Lopez André.

Nous étions dans un block réputé pour être un bon block. Le Block Altester (Blockman ou chef de block) était un triangle vert : Franck. Je l'ai rarement vu frapper un prisonnier, car il chargeait de ce travail le triangle vert Stubedienst Ernst (Ernest) qui armé d'un Gummi, faisait la police dans ce côté (A) du block. Heureusement pour nous, Franck avait à ses côtés, pour les grandes décisions, un certain Adolf, triangle rouge politique vraisemblablement communiste qui le conseillait sagement et lui évitait souvent de faire des hécatombes parmi nous.

La Schlafsalle était commandée par un droit commun (triangle vert) Gustav, chargé de la discipline du dortoir et de réveiller les dormeurs ce qui n'allait pas sans coups, mais il se servait pour cela de deux ou trois petites frappes polonaises, mignons des autres Kapos, chefs de extérieurs.

Parmi ceux-ci "Le gros bras" (triangle vert) Kapo de la carrière, avec ses 120 kilos, il imposait le respect et s'il était sage dans le block, à la carrière c'était un tueur qui à coup de manche de pioche avait plusieurs centaines de morts à son actif.

Il y avait aussi le Kapo de la Compagnie Disciplinaire (Straffkom mando), à moitié fou, demeuré et bigleux, qui lui aussi avait ses deux morts par jour, nous l'appelions le "Cinglé". J'y reviendrai plus tard ayant eu le malheur de tomber sous sa coupe pour sabotage.

Un autre (triangle rouge) Allemand de 24 ans était aussi parmi l'état-major de ce block, il était Schreiber de camp et travaillait au bloc n° 1 qui était le block administratif du KL. Il s'appelait Willy et était en camp de concentration depuis l'âge de 13 ans, ayant accompagné son père Député communiste, arrêté à l'avènement d'Hitler en 1933. Parlant un peu français, il chercha dans le block quelqu'un qui puisse lui donner des cours dans notre langue. J'acceptais de le faire et lui demandais d'améliorer mon allemand. Cela se passait au mois de Juin 1944. Presque tous les jours nous nous entretenions tous les deux à une table à deux pas du lit du Blockmann. Les Kapos du block apprirent à me connaître et je ne reçus pas de coups de leur part. Car c'était monnaie courante, les Allemands se donnaient le droit de s'asseoir aux deux tables de l'Essensaal (salle à manger) afin de déguster les colis qu'ils recevaient de leurs familles et se faisaient place à grands coups de poing pour faire déguerpir Polonais, Russes ou Français et il fallait mieux alors obtempérer que de se rebiffer.

Le block V était un bâtiment en planches peint en vert sombre, couleur vert sapin, il faisait cinquante mètres de long sur 10 m. de large, il était divisé en deux parties égales à gauche côté A, (A Flügel) à droite côté B, (B Flügel) ; chaque côté avait sa porte d'accès indépendante, sans doute par souci de sécurité car ces deux portes donnaient sur un même vestibule. A l'intérieur en face des portes d'entrée deux portes donnaient accès, à droite aux W.-C., à gauche au Waschraum où ne coulait que de l'eau froide hiver comme été.

De part et d'autre de ces deux pièces utilitaires étaient situées deux grandes salles symétriquement : réfectoire et dortoir. Côté A Flügel c'était le chef de block qui était le chef, côté B, c'était le Secrétaire de block qui en était le chef, subordonné toutefois au chef de block proprement dit. Tous étaient subordonnés au Lager Altester de camp qui était lui-même subordonné et responsable de l'ensemble du K.L. vis-à-vis du Commandant S.S.



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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 10:51



La vie du camp commence à 4 heures du matin en même temps que l'électricité revient dans les blocks ; pendant le couvre-feu, à partir de 21 heures la veille, seuls la clôture de barbelés électrifiés 100000 volts et les projecteurs des miradors possèdent la lumière. Tout s'éteint en cas d'alerte aérienne. Contrairement à Buchenwald, nous n'eûmes aucun bombardement à déplorer. Alors que nous vîmes de Flossenbürg la ville d'Eger en Tchécoslovaquie, à 50 km. à vol d'oiseau, bombardée en plein jour.

Au réveil le Kapo du Schlafsaal et ses assesseurs s'affairent alors pour secouer ceux qui ne se lèvent pas de suite, les coups de Gummi pleuvent. En une heure de temps il faut avoir fait sa toilette et avaler une tisane non sucrée qui est baptisée "Kaffee" et se mettre en place sur la place d'appel "Appelplatz", entre les blocks n° 1 et n° 19. Là on nous regroupe par Kommando et on nous compte. Je fais partie du Kommando Usine 2004 et j'appartiens à l'Abteilung drei (III).

A l'usine nous sommes 5000 hommes divisés en Tagchist et Nachtchist 2500 de chaque. Nous attendons le retour de l'usine des Nachtchist qui vont pouvoir se reposer dans les blocks que nous venons de quitter. Dès qu'ils sont arrivés, nous partons pour l'usine distante d'un bon kilomètre et qui est un camp de travail, limité par des barbelés électrifiés. Nous sommes gardés par des S.S. dans des miradors. En principe le travail commence à 6 h. s'interrompt à 10 h. un quart d'heure. On nous remet à ce moment un Frühstück (une tranche de pain avec un morceau de margarine) offert par la Direction Civile de Messerschmitt, les autres n'ont pas droit à ce casse-croûte.

Reprise du travail jusqu'à midi, et distribution d'un litre de soupe de consistance plus ou moins bonne. On ne reprend le travail qu'à 13 heures, nous en profitons pour nous épouiller en prévision de l'inspection du soir. Une inscription sur pancarte signale en langue allemande ("Un pou ta mort") "Eine Laus dein Tot", cette alerte est bien significative, car le typhus avec son vecteur le pou, règne dans le camp et beaucoup en sont morts.

De 13 heures à 19 heures on travaille sans discontinuer.

A 19 heures rassemblement pour rentrer au KL en rang par cinq (zu fünf). Nous assumons donc 14 heures de travail par jour. Il arrive parfois que notre groupe soit arrêté par les S.S. et passe à la fouille, malheur à celui qu'on trouve avec un morceau d'acier ou de duralumin aiguisé en forme de couteau, il va passer à la schlague 25, 50 coups selon la gravité de son cas, qui peut aller jusqu'à la pendaison.

Je fus une fois pris dans un groupe passant à la fouille, il fallait être rapide. Dès qu'on se voyait mis de côté, il fallait soit jeter rapidement par terre l'objet indésirable, soit le planquer dans une cachette sûre. J'avais une lame de scie à métaux que j'avais transformé en couteau de 10 cm. Vite je l'enfonçais dans la doublure du calot belge qui me servait de coiffure et les bras en l'air, tenant légèrement mon calot entre le pouce et l'index de ma main droite j'attendis l'arrivée du S.S. C'était justement un adjudant. Celui-ci me passa les mains le long du corps et remarquant mon matricule de poitrine F 9474 vit que j'étais Français et il m'adressa la parole en français

- Alors Français, ça va !

Je me félicitais déjà de ne pas avoir maugréer des insultes comme certains le faisaient imprudemment pensant que le S.S. ne comprenait pas le français. Mais à sa question embarrassante, que répondre ? Je ne pouvais décemment pas lui dire que je considérais son KL comme une colonie de vacances agréable. Je répondis à sa question par une question, faisant celui qui ne connaissait pas les grades. Je lui dis :

- Je vous félicite Monsieur l'Officier, vous parlez très bien le français !

Sa réponse fut rapide.

- Tu parles ! J'étais contremaître chez Renault de 1934 à 1938.

Je n'ajoutais rien mais c'était sans doute un de ces gars qui avait préparé la guerre en sabotant notre effort de guerre juste avant 1938. Il n'examina pas mon calot au plus près, et je ne le revis plus. J'avais eu chaud.

Au moment de mon affectation à l'Abteilung Drei, je fus reçu par le Kapo chef de cet atelier. Son nom était Frank, il avait été arrêté comme souteneur, c'était vraiment un bel homme et je pouvais comprendre qu'il plaise aux femmes. Il avait ma fiche professionnelle en main et il me dit en allemand

- Alors tu es serrurier ? Montre-moi tes mains !

Je lui montrais alors mes belles mains blanches de gratte-papier sans la moindre callosité, il se mit à rire et m'amena à mon banc de travail. J'avais avec un autre Français un certain Claudius, (de Chagny, où il avait le garage Peugeot), à tenir ma place dans une chaîne de montage d'ailes de Messerschmitt 109. Il s'agissait pour nous de riveter avec des rivets en fer doux, deux éléments métalliques, un d'acier l'autre de duralumin, ces deux pièces qui pesaient dans les 20 kilos, formaient l'embase de l'aile qui viendrait plus tard s'appliquer et s'attacher à la carlingue de l'avion. Nos moniteurs, en fait les titulaires de ce poste que nous allions remplacer, étaient deux Officiers russes Yvan et Sacha, prisonniers à Stalingrad, qui nous reçurent assez froidement d'abord mais quand ils surent que nous étions des Résistants français, ils nous montrèrent comment saboter notre travail.

Sur les 150 rivets, à peine vingt-cinq remplissaient leur fonction. Cela dura du mois de Juin 1944 au mois de Février 1945 date à laquelle nous nous fîmes prendre. Le Kontroleur avait trouvé un rivet ovalisé donc mal fait. Par l'intermédiaire du Kapo tchèque Tadek (Professeur à l'Université de Prague), la pièce nous revint par la voie des airs, propulsée brutalement par ledit Kapo. J'eus le temps de la voir arriver et me protégeais le visage avec mes deux bras croisés qui se retrouvèrent couverts de bleus, mais cette maudite pièce rebondit et mon camarade Claudius la reçut en plein visage : bouche fendue, dents cassées. Le Kapo en hurlant cria au sabotage et prit mon numéro, calmé en voyant le visage en sang de mon camarade qui fut soigné avec des pansements de fortune tout s'arrêta là pour lui. Quand à moi je fus appelé hors des rangs à l'appel du soir et on me remit ma nouvelle affectation : Straffkommando (Compagnie Disciplinaire)… J'y reviendrai plus tard. Mais dans les comptes-rendus allemands de l'époque, il a été officiellement reconnu que de nombreux Messerschmitt 109 se cassaient aux essais ou dans les combats aériens, cependant, jamais les ingénieurs allemands ne connurent la vérité sur ces accidents, heureusement pour mon camarade et moi car nous aurions été pendus irrémédiablement.

Une commission S.S. avait enquêté dans les différents K.L. et était venue nous inspecter à Flossenbürg. En leur présence nous nous appliquâmes, Claudius Paris et moi et ils constatèrent que notre travail était fort bien fait. Nous fûmes même félicités car sur les pièces passées dans nos mains, ils avaient pu constater qu’aucun rivet n’avait été loupé et dans le commandement S.S. le doute fut levé. Ce n’était pas du K.L. Flossenbürg que venait le sabotage. C’était une grossière erreur qui leur a coûté plusieurs centaines d’avions détruits.



L usine a la liberation du camp






L'usine 2004 se composait de plusieurs bâtiments échelonnés sur les pentes à proximité immédiate de la carrière, le plus grand était le Delta (montage des carlingues). Aucun matériel d'aviation n'était entreposé à l'extérieur et au contraire, de gros blocks de granit étaient dispersés autour de ces bâtiments, ce qui constituait un camouflage parfait pour l'observateur en avion qui prenait tout simplement ces bâtiments très techniques, pour des annexes de la carrière. Le leurre a bien réussi puisque contrairement à Buchenwald, l'usine de Flossenbürg qui, si elle a été plusieurs fois survolée par les avions Alliés ne fut jamais bombardée. C’était un bon camouflage, il y avait des gros block de granit, partout à l’extérieur des bâtiments de l’usine

A la fin de l'année 1944, au moment où son rendement est maximum (en Septembre - Octobre) nous sortions 180 avions complets (sans moteur ni commande) par mois. Mais nous expédions des pièces détachées sur d'autres usines Regensburg et Mauthausen, Floha -in- Sachsen, puisque notre quota d'embases d'aile de ME 109 était de cinquante par jour.

C'est dans le courant du mois de Septembre qu'il m'arriva à l'Abteilung Drei, une aventure qui me fit voir la mort de très près. Il fallait avant le rivetage de nos pièces passer les 150 trous à la fraiseuse, en principe cela se faisait avec une fraiseuse à main. Comme nos voisins nous précédant dans la chaîne de montage avaient pris de l'avance j'ai voulu les rattraper en me servant de leur chignole électrique, c'était une perceuse du genre "Black et Decker". Manque de chance, le cordon d'alimentation électrique de la perceuse était fissuré et non étanche, j'avais les pieds dans une flaque d'eau, à un moment le fil trempa dans l'eau. Je ressentis un choc à la hauteur du cervelet et je tombais raide dans le néant. Yvan et Sacha se rendirent compte que j'étais électrocuté et débranchèrent l'appareil. Ils m'étendirent derrière l'établi, le Kapo vint me voir et me compta pour mort. Je restais sans soin pendant quatre heures et sans connaissance. Je me réveillais enfin tout seul alors que mes camarades s'apprêtaient à me ramener au camp sur leurs épaules. J'aurais été compté rentrant au camp et déposé devant le block 19 avant de partir pour le four crématoire. Heureusement il n'était pas dit que mon heure était venue et j'en remercie encore le Bon Dieu. Il faut vous dire qu'il ne se passait pas un jour sans que je prie, souvent en récitant mon chapelet en comptant sur mes doigts, le soir, avant de m’endormir. Il ne se passait pas un jour sans que je le fasse

C'est à ce moment que je fis voeu d'aller en pèlerinage à Lourdes pour remercier la Ste Vierge de m'avoir sauvé. Je m'y rendis avec ma femme au mois d’Août 1945, car elle aussi, sans que nous nous soyons concertés, avait fait le même voeu si je rentrais vivant de déportation.

En principe à l'usine, celui qui faisait correctement son travail n'avait pas à se plaindre. En hiver les Abteilung étaient chauffés et c'était heureux car à 1000 mètres où était situé le camp il a fait pendant l'hiver 44-45 jusqu'à moins 30° sous zéro.

Les Russes étaient très débrouillards et pratiquaient ce qu'ils appelaient "l'Organisirt" le vol et la rapine à grande échelle. Nos camarades Yvan et Sacha, tous deux ex-officier tankistes avaient toujours des pommes de terre bien épluchées, qu'ils faisaient cuire sous l'établi dans des gamelles en aluminium qu'ils s'étaient fabriquées. Ils chauffaient l'eau par électrolyse avec le courant électrique de l'usine, jamais ils ne se firent prendre, mais ils mangeaient dans la matinée leur kilo de pommes de terre à l'eau, additionnées de margarine, qu'on touchait parfois au Frühstück (casse-croûte de 10 heures)

Mais après deux mois de formation, sous leur férule, ils disparurent un beau matin et firent partie des 300 officiers russes exécutés au Bunker d'une balle dans la nuque. Information que je tiens de mon ami Armand Mottet qui fut détenu au Bunker pendant tout son séjour à Flossenbürg, en tant qu'espion gaulliste. Il était de nationalité suisse, ce qui a du lui attirer un traitement de faveur.

Le passage des pièces d'avion d'un atelier à l'autre se faisait à l'aide du Kommando Disciplinaire dont je fis partie. J'y reviendrai plus tard…


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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 10:57



Plusieurs fois lorsque les S.S. avaient besoin de pierres pour des constructions dans le grand camp, nous allions donner un coup de main à nos camarades de la carrière dont l'effectif était réduit à 1000. Nous descendions à 2500 jusqu'au bas du front de taille et il fallait rapidement choisir une pierre entre 20 et 30 kilos sous l'oeil et le Gummi attentif du "gros bras", le Kapo de la carrière qui autrement avait vite fait de vous mettre une pierre de 50 kg. sur le dos, qu'on n'était pas sûr de pouvoir porter sur 1,500 km. avec un dénivelé d'une centaine de mètres, c'était très pénible. En rang par cinq on ne traînait pas pour se décharger quand le S.S. vous faisait signe à l'endroit qu'il avait choisi.

Aussitôt franchie la porte du KL nous montions jusqu'à nos blocks respectifs pour l'appel du soir fait en présence d'un S.S. toujours le même. Puis distribution du courrier toujours en rang sur cinq. Quand tout se passe bien, cela dure une demi-heure, mais s'il y a la moindre erreur dans un quelconque block du camp, l'appel peut durer 4 heures, même la nuit, et quelquefois sous la pluie ou la neige, il ne faut pas s'étonner si l'on tombe malade.

Après cela c'est la distribution du pain, au début c'est-à-dire de Juin 1944 à Janvier 1945 la boule d'un kilo était pour 4 (250 gr.) on touchait en même temps soit une portion de 20 gr. de margarine, ou une tranche de Würst (saucisson de porc) ou une cuillerée de confiture, on pouvait à ce moment rentrer dans le block ou circuler dans le camp à sa guise jusqu'à l'heure du couvre-feu, 21 heures. Je passais ce temps avec mon camarade Willy, quand il pouvait se rendre libre, perfectionnant nos langues étrangères, et pour ce qui me concerne m'informant des nouvelles du jour, car les journaux allemands arrivaient au KL au profit des prisonniers allemands. La curiosité était que nous Français nous étions informés du déroulement de la guerre avant que les journaux ne l'annoncent plus ou moins déformé. Certains baptisaient ces informations de "tuyaux de cuisine" et pourtant dans les jours qui suivaient la nouvelle, mauvaise ou bonne se confirmait, je connus le fin mot beaucoup plus tard et j'y reviendrai…

A 21 heures il fallait être couché dans la "Schlafsaal" qui contenait 44 lits en bois à trois étages et pouvait donc loger 132 personnes la nuit et 132 personnes de jour pour les travailleurs de nuit, ceci du côté "A Flügel", le côté "B Flügel" ayant la même contenance, l'effectif du block était donc de 132 x 4 = 528 prisonniers. On disposait chacun d'un espace de 1,90 m. sur 0,70 m., le matelas était en ficelle de papier tressée rempli de copeaux de bois, et on disposait d'une couverture chacun. On pouvait bien se reposer après avoir quitté veste, pantalon et chaussures de bois le tout enveloppé dans le manteau formait une espèce de traversin sur lequel on pouvait reposer sa tête. Cela dura jusque vers le mois de Janvier 45, date à laquelle arrivèrent les premiers camarades évacués du camp d'Auschwitz et cela ne fit que croître et empirer jusqu'à la libération du camp, car les effectifs passèrent de 10000 hommes à 50000 hommes. Nous aurions dû être davantage mais beaucoup passaient pour repartir sur des extérieurs encore en état de travailler.

Je me rappelle avoir trouver des matricules du camp dont les numéros dépassaient le 120000. Dans les dernières semaines, les arrivants ne furent plus pris en compte par l'administration du camp et conservaient les numéros obtenus dans les camps autres que le nôtre. Le couchage s'en ressentit, on finit par coucher à cinq par étage, il fallait pour cela regrouper deux par deux les lits à trois étages et coucher les hommes au travers des lits tête-bêche comme des sardines avec les jambes qui pendaient à l'extérieur. On ne pouvait pas dormir dans de telles positions, les nuits étaient infernales, tout homme tombé restait par terre. Pour la nourriture cela alla de paire, la boule de pain divisée en quatre au début du séjour fut divisée en 10 (100 gr.) à la fin ou remplacée par deux poignées de blé. La soupe était toujours d'un litre, mais devenait plus claire souvent faite aux orties, qui poussaient abondamment dans le voisinage du camp. Il n’y avait jamais de viande dans notre soupe.

On travaillait tous les jours de la semaine sauf le Dimanche où tout le monde était de repos, on couchait alors à deux par lit à chaque étage. La matinée était occupée au nettoyage des bâtiments et des hommes, une corvée d'une dizaine d'hommes était prise par Ernst le Stubedienst en titre, et il choisissait trois Friseurs parmi ceux qui savaient se servir d'un rasoir couteau. Il avait jeté son dévolu sur un Russe et deux Français, Émile Sanchez et moi. Armé d'un blaireau, d'un savon à barbe, d'un bol et d'un rasoir, nous passions notre matinée et quelquefois l'après-midi à raser nos 500 camarades, ce n'était pas facile car un visage squelettique n'est pas facile à raser et plus encore quant on s'aperçoit que le quidam ne s'est pas lavé de la semaine…

J'étais scout, pour moi, c'était l'occasion de rendre service à mon prochain, j'exécutais ce travail jusqu'au mois de Mars 1944 date à laquelle je tombais malade.

Ce jour-là Ernst nous gratifiait, pour nous récompenser, d'un litre de soupe après la distribution du casse-croûte du soir. Dans l'après-midi, au début de notre séjour, des matchs de football étaient organisés par les prisonniers les plus valides, Allemands pour la plupart, et dans le même temps un concert était donné par une harmonie à base de musiciens prisonniers. Je me rappelle que la 1ère fois que je les entendis jouer l'extrait de Faust de Gounod "Salut demeure chaste et pure…" je pleurai abondamment (je n'avais pas pleuré une seule fois depuis mon arrestation) mais je me revoyais, avec ma femme, assistant à cet opéra au théâtre d'Agen deux ou trois mois avant mon arrestation. Depuis je n'entends jamais ce morceau de musique sans un petit pincement au coeur.

C’est un dimanche du mois de Septembre 1944 que nous vîmes arriver sur l’Appelplatz, un convoi d’environ 800 femmes.

Les policiers du K.L. entrèrent en jeu et à coups de battons, firent rentrer tous les déportés dans leurs blocks, voulant éviter tout contact avec l’autre sexe.

Nous le comprîmes mieux un peu plus tard car toutes ces femmes furent forcées de se dévêtir. Lorsqu’elles furent nues, le médecin S.S. du K.L. leur passa une visite médicale qui fut suivie d’une sélection. Consignés dans nos blocks, nous vîmes ces femmes au bout de plusieurs heures se revêtir et partir comme elles étaient venues vers une destination inconnue.

Ce fut la seule fois qu’un transport de femmes passa par notre camp pendant la période du mois de Mai 1944 au mois d’Avril 1945.

Le départ des Russes, dont Yvan et Sacha faisaient partie, entraîna dans le block 5 un changement dans l'organisation intérieure. La nuit de 21 h. à 5 heures du matin, il y avait 4 Officiers russes qui assumaient la sécurité dans le côté A du block leur rôle était :

1°/- Entretenir le feu (qui chauffait deux pièces)

2°/- Surveiller les allées et venues des hommes se rendant aux toilettes.

3°/- Empêcher les vols.

4°/- Interdire toute sortie du block (peine de mort).

5°/- Signaler les malades et les morts au Blockmann.

Comme les Français venaient pour remplacer les Russes, le Blockmann désigna 4 Français : Fayolle Gaston - Piétri - Bouvard et Beuvelet et nous commençâmes à veiller deux heures par nuit (deux heures de sommeil en moins). Mais ce travail n'était pas gratuit et nous fûmes heureux de savoir que tous les soirs suivants, nous recevrions un litre de soupe, après la distribution du casse-croûte. Je pense que pour moi ce fut une providence, car je ne pense pas avoir pu subsister autrement, n'ayant jamais reçu un seul des colis Croix-Rouge que mon beau-frère René Laurent m'envoyait chaque semaine. C'était un colis Croix-Rouge officiel et les S.S. se les attribuaient automatiquement, je l'ai appris bien plus tard

Tout alla pour moi, normalement jusqu'à fin Décembre 44, bien entendu il y avait toujours autant de camarades qui disparaissaient fauchés par les coups, la maladie ou l'absence de moral. Je me rappelle que début Juin 44 lorsque l'on apprit le débarquement en Normandie, certains s'étaient mis à calculer la date de leur libération :

- Tu verras, dans deux mois les Allemands seront à genoux et nous serons délivrés.

Je leur répondais :

- Je ne vois pas l'affaire comme vous, les Allemands sont encore très forts et si l'on est délivré au mois de Juin 45, ce sera très bien, il faut tenir le coup au moins jusque là.

J'avais en partie raison mais je ne sais pas si j'aurai tenu le coup, car le 23 Avril 1945, quand les Américains nous délivrèrent, je ne me donnais pas 15 jours à vivre, je pesais 38 kilos, j'avais perdu 27 kilos en un an. Malheureusement pour ceux qui s'étaient donnés un laps de temps plus court, les deux mois sans libération, passés, ils se laissaient mourir de désespoir… le bon moral étant indispensable pour survivre.

Il faut bien dire que notre avenir était vraiment à court terme, il ne se passait pas une semaine sans que nous assistions à des pendaisons, exécutions qui se faisaient toujours dans la souffrance car les condamnés étaient schlagués : 25 - 50 - 100 coups de Gummi avant d'être pendus certains complètement inconscients.

Je me rappelle que André Chrétien reçut 25 coups de Gummi pour avoir manqué des forages dans une carlingue, (dénoncé par le mignon Russe du Kapo), il me montra ses fesses un an après, elles étaient encore bleu marine et longtemps, à sa démarche courbée, j'ai cru qu'il était perdu. Je lui remontais le moral comme je pouvais, enfin il reprit le dessus et revint en France.

Mais c'est moi qui succombais au mois de Janvier 1945, ayant contracté une maladie que les médecins français appelaient la dévitaminose. Des bubons que je croyais pesteux se mirent à se développer sur mon corps, ma tête et mon visage y compris, j'en comptais dix dont trois sur le visage et dans les cheveux, pas de température, donc pas assez malade pour aller au Revier (Infirmerie du camp), je me contentais d'aller tous les soirs pendant deux semaines me faire panser au Revier, le seul traitement fut une pommade aussi noire que mes bubons et pansement avec des bandes de papier qu'on aurait dit hygiénique.


L infirmerie "Le Revier"





Quand ces bubons atteignirent mon visage, je me regardais dans une vitre et me voyant plus affreux que "Quasimodo" j'ai pensé un moment me suicider tellement j'étais laid. Me rendre vers la clôture électrifiée ou me faire descendre par les miradors c'était très facile… Mais je réagis, je m'étais fabriqué avec un clou de 7 cm une grosse aiguille à laine et je m'en servais après l'avoir passée à la flamme pour me percer le bubon que j'avais à la joue, je le perçais de part en part, de la boue noire et nauséabonde en sortie, plusieurs centimètres cube je pressais dessus jusqu'à mettre mon épiderme à plat et j'attendis le résultat, bien sur, ça me faisait moins mal, et le lendemain, je vis la peau se transformer peu à peu en croûte, qui tomba quelques jours plus tard. Je n'hésitais plus et traitais mes autres bubons de la même façon.

A l'heure actuelle seules de petites cicatrices blanches en marquent les emplacements. Je ne fus pas le seul à avoir ce genre de maladie dans le camp, mais j'expliquais à ceux qui en étaient atteints ce qu'il fallait faire pour s'en sortir.

S'il fallait se défendre contre les chutes du moral ou les maladies, il fallait aussi se défendre contre la pluie et le froid, c'était pour beaucoup une question de vie ou de mort, car aux mois de Janvier et Février 1945, il fit jusqu'à moins 30° sous zéro. Et l'aiguille à coudre que je m'étais fabriquée me servit à doubler tous mes vêtements.

J'avais une veste civile marron avec doublure intérieure, je plaçais et cousais proprement une couche de lainage récupéré sur un vieux pull over, que j'avais trouvé dans une poubelle, entre la doublure et le tissu de la veste. Mon gilet était doublé à l'intérieur par un autre gilet. Enfin ayant trouvé un morceau de toile cirée, je l'introduisais dans le haut de mon manteau rayé, entre la doublure et le tissu, me couvrant ainsi le haut de la poitrine, les épaules et le dos et rendant ce vêtement imperméable à sa partie supérieure. Par grand froid, je me bandais les jambes de molletières en papier qui ne tenaient qu'une journée mais avaient l'avantage de me protéger du froid, il fallait être débrouillard pour survivre.

Ce que nous redoutions le plus était l'appel du soir qui en principe se faisait sur le terre-plein du block V pour ce qui me concerne, il durait normalement de une demi-heure à une heure, mais quand les S.S. ne trouvaient pas leur compte, tous les blocks se retrouvaient rassemblés sur l'Appelplatz et l'appel durait quelquefois quatre heures, quatre longues heures dans le froid la neige ou la pluie, en silence, au garde-à-vous, la tête découverte, beaucoup tombaient inanimés qu'il fallait soutenir et maintenir debout.

Ce même rassemblement général se faisait aussi en cas d'exécution, un numéro quelquefois deux était appelé à la cantonade, chacun écoutait attentivement où se regardait réciproquement pour voir si ce numéro matricule n'était pas celui d'un voisin ou celui d'un copain… Ce numéro, cet homme appelé, pouvait être pendu pour toutes sortes de raisons : sabotage (le moindre bout de ferraille sorti de l'usine en était passible), tentative d'évasion (repris, on était pendu à tout coup), voies de fait sur un Kapo à plus forte raison sur un S.S. Mais ces pendaisons n'étaient pas gratuites, elles étaient agrémentées, si je puis dire, d'une bastonnade afin de faire crier le supplicié. 25 - 50 - 100 coups étaient courant, et on pendait bien souvent des camarades inconscients.

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naga
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 11:03


Il ne se passait pas de semaine sans que cette macabre cérémonie ne se fasse. La plus spectaculaire fut celle du 24 Décembre 1944. La veille les S.S. avaient fait planter un immense sapin vert d'au moins dix mètres de hauteur, ce sapin était décoré de guirlandes électriques du plus heureux effet. Je rageais intérieurement, je me disais : "Les salauds veulent nous rappeler que c'est Noël et veulent qu'on pense à nos familles, à nos enfants".

Je n'avais pas besoin de sapin pour le faire car n'ayant aucune nouvelle d'eux, j'avais tout lieu de penser qu'ils étaient arrêtés et que j'en étais la cause, alors que j'avais tout fait pour que la Gestapo les ignore, puisque je me disais divorcé au moment de mon arrestation; cette idée ne quittait pas ma pensée et me torturait intérieurement..

Et bien la décoration de ce sapin de Noël fut améliorée, car pendant que nous étions au travail de jour, six Kapos allemands furent pendus en présence des Nachtchists (ceux qui travaillaient de nuit). Ils furent mis torse nu, sortirent du bunker accompagnés de S.S. et pendus sans autre forme de procès… Mais ces 6 Kapos allemands avaient, deux mois auparavant, cambriolé la Kantine (petit magasin, où il y avait des articles de première nécessité tel que : tabac, sel, cumin, boîtes de conserve), où l'on pouvait acheter avec des marks de camp, (à la condition d'en avoir).

A titre indicatif, j'ai eu en guise de paie, au mois de Juillet et Août 1944, deux fois 3 marks de camp. Avec ces 3 marks, j'ai pu me payer 3 sachets de 10 gr. de sel. Par la suite il n'y eut plus de paie, alors, pour nous pauvres ouvriers, plus question de Kantine qui ne pouvait servir dès lors qu’aux Allemands.

Pour en revenir aux 6 pendus de Noël 1944, certains membres d'un certain parti ont prétendu que, dans le nombre des suppliciés, il y avait 5 Russes et 1 Français. Je contredis formellement cette assertion car c'est le Schreiber de camp Willy qui m'informa de la chose, et il est prouvé que ces pendus portaient leur chevelure longue, et n'avaient pas été battus du moins en public, donc Allemands. Car, nous, les déportés non Allemands, nous étions tous avec le crâne rasé, ou une tranchée à la tondeuse dans la masse des cheveux qui nous faisait ressembler à des hurluberlus, ou alors le contraire : on nous laissait les cheveux à la façon de punks avec une crête sur le crâne, celui-ci étant pour le reste étroitement rasé et nous faisait ressembler à des Iroquois, on nous tournait en ridicule en empêchant les évasions du même coup.

Pour la morale de cette pendaison : je crois que la sanction était méritée, mais que les S.S. avaient surtout voulu nous faire peur et nous saborder le moral.

Je viens de vous mentionner le bunker, c'est la prison du camp qui se trouve derrière le Revier, on y accède par une allée pavée qui nous mène à une grande porte en fer qui peut permettre l'accès d'un camion.










Le bunker a la forme d'un grand rectangle long comme deux de nos blocks, c'est-à-dire 100 mètres, large d'une quinzaine de mètres il est divisé sur toute sa longueur en deux zones : une partie, un peu plus de la moitié, c'est la cour dans laquelle on promène les prisonniers, l'autre moitié, sur toute la longueur un bâtiment, sans fenêtres extérieures qui contient une soixantaine de cellules. C'est dans la cour qu'on pend les condamnés et dans les cellules qu'on abat d'une balle dans la nuque ou d'une piqûre de phénol faite par le Docteur Schmitz. Les renseignements que je donne m'ont été fournis par Armand Mottet qui passa tout le temps où il resta à Flossenbürg dans ce bunker, attendant la mort qui ne voulut pas de lui puisqu'il revint en France et vécut encore jusque dans les années 1970. Il devint maire d’un village de Champagne.

Le bunker était entouré d'un mur de 4,50 m. de hauteur surmonté d'un réseau de barbelés électrifiés ; à ma connaissance il n'y eut jamais d'évasions car cet ensemble était surplombé de deux miradors avec mitrailleuses, l'un était à 10 mètres, l'autre à 50 mètres. Ce bunker fut tristement célèbre et concrétisée la réputation de camp d'extermination attribué à Flossenbürg. Compte tenu de la situation de Flossenbürg relativement loin de tous les fronts, le bunker ou maison d'arrêt du camp, convenait parfaitement bien aux nazis pour l'exécution secrète des adversaires du régime. D'Avril 1944 au 20 Avril 1945 eurent lieu des centaines d'exécutions secrètes, on exécuta jusqu'à 90 personnes par jour. Près de 2000 exécutions, eurent lieu.

Outre les exécutions dont j'ai parlé plus haut, et qui eurent lieu dans le camp principal, par pendaison, ou dans les, et qui se montent de Juin 1944 au 18 Décembre 1944 au nombre de 131 SB (Sonder Behandlung) "traitement spécial" qui fut relevé dans les registres d'effectif du camp. La majeure partie des candidats à la mort au "Lagerbunker" était constituée de femmes, d'hommes et d'enfants qui n'avaient jamais été détenus dans un K.L.

"Les personnes suivantes furent internés dans ce bunker :
Mr le Dr Kurt Schuschnigg; ancien Chancelier fédéral autrichien avec sa femme Véra et sa fille de quatre ans Sissy -
le Docteur Hzalmar Schacht ancien Ministre des Finances de Hitler -
Franz Von Kersztes - Fischer, Ministre hongrois de l'Intérieur et son frère le Général Ludwig Kersztes - Fischer Aide de Camp du Régent de Hongrie Horthy -
Le Generaloberst (Général de Corps d'Armée) Franz Halder, chef du Haut Etat-Major de Hitler jusqu'en 1942 -
Le Général Georg Thomas, Conseiller Économique de Keitel -
Le Prince Albert de Bavière, avec douze membres de sa famille -
Le Prince Philippe de Hesse, Président du Gouvernement du district de Hesse-Nassau -
Mr Joseph Müller (dit "Ochsesepp" c'est-à-dire "le Boeuf") Résistant actif qui fut après la guerre co-fondateur de la C.S.U. (Union Chrétienne Sociale) en Bavière -
Mr Gustav Calmins, Sous-Directeur des Finances de Lettonie, arrêté pour activités clandestines -
Hans Lundig, Capitaine du Service Secret Danois pour espionnage au Danemark et en Allemagne - Lieutenant de l'Armée Anglaise, le Danois Max Johans Mikkelsen pour espionnage et subversion au Danemark -
Mr Jorgen Mogensen, Vice-Consul danois à Danzig -
Adolf Théodore Larson, Danois affecté par les Anglais à des missions militaires clandestines -
Capitaine Armand Mottet, espion gaulliste en France.


Bon nombre de ces personnalités s'en tirèrent vivantes et évacuèrent le camp le 19 Avril 1945 avec 750 autres déportés nouveaux, en direction de Dachau qu'ils n'atteignirent jamais. Auparavant la prison du camp fut nettoyée au début d'Avril 45 en exécutant tous les prisonniers gênants. Ceux qui avaient participé à l'attentat contre Hitler le 20 Juillet 1944 : l'Amiral Wilhelm Canaris, Chef du Service Renseignement de la Reichwehr - le Général de Brigade Hans Oster - le Juge aux Armées Dr Karl Sack - le Capitaine de l'Abwehr Ludwig Gehre - le Pasteur Dietriech Bonhoeffer - le Général Von Rabenau - le Capitaine de Réserve Dr Theodor Strunck.

L'exécution eut lieu par pendaison aux crochets de la cour de la prison et dura une bonne demi-heure. Le 9 Avril 1945, l'Amiral Canaris fut exécuté le dernier.

Mais auparavant il y eut des exécutions, pendant toute l'année 1944, et jusqu'au mois d'Avril 1945 immédiatement avant l'évacuation du camp on exécuta jusqu'à 90 personnes par jour dans la cour de la prison. En particulier le 12 Juin 44 un Major canadien et un Officier anglais furent fusillés. Le 29 Mars 45 furent pendus 13 Officiers Alliés largués sur la Normandie immédiatement avant le débarquement en civil et qui avaient été arrêtés comme partisans, il s'agissait d'un Américain, d'un Canadien, de six Britanniques et sept officiers français et belges. Ce sont les administrateurs de prison S.S. Erhard Wolf et Karl Weihe qui étaient les bourreaux (retrouvés par les Américains, ils furent exécutés pour leurs crimes en 1947). Il est prouvé à l'évidence que le surveillant de prison Karl Weihe pendait 3 Polonaises le 5 Janvier 1945, elles appartenaient à la Résistance de Varsovie.

En Février 1945 on pendit à l'aide des 5 crochets qui servaient de gibets 193 combattants tchèques de la Résistance de Brno en même temps que leurs familles.

En Mars on exécuta 90 membres de l'Armée Vlassov y compris femmes et enfants. Le Commandant en Second abattit personnellement vingt soldats de l'Armée Vlassov, l'un d'entre eux portait les insignes de grade d'un Commandant de corps de blindé russe.

Il y eut aussi des officiers de haut rang de la Wehrmacht parmi lesquels au moins neuf officiers généraux. Ces exécutions ayant lieu sous le sceau du secret, aucun nom ne nous parvint, ils ne figuraient pas sur le registre des effectifs retrouvé après la guerre. Il faut dire aussi que ces personnalités étaient affublés de pseudonymes par exemple le Prince Philippe de Hesse portait le nom de "Wildhof "(chalet de chasse) et le Dr Kurt Schuschnigg fut appelé "Auster" (huître) ce qui rendit plus difficile les identifications par la suite. Pour ce qui concerne ce dernier et sa famille ils ne furent pas exécutés et quittaient le 19 Avril 1945 pour Dachau mais furent sans doute récupérés par les Américains avant d'y arriver…"




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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 11:08


C'est fin Février 1945 que mon camarade Claudius Paris et moi nous nous fîmes prendre pour sabotage - pendant 8 mois le Kontroler polonais qui devait s'assurer de la valeur de notre travail : 150 rivets de fer doux à écraser, pour fixer deux pièces de métal, une d'acier, l'autre de duralumin, dont l'ensemble servait d'embase aux ailes du Messerschmitt 109 (avion de chasse), n'avait jamais détecté d'anomalie. Or ce jour-là il trouva un rivet ovalisé. Le Kapo qui était un Tchèque, Tadek, Professeur à l'Université de Prague, entra dans une colère folle quand il fut mis au courant et nous retourna les 30 kilos de métal incriminé par la voie des airs. J'eus le temps de voir arriver le projectile et me protégeais la figure de mes deux avant-bras croisés, je reçus le 1er choc et mes bras se couvrir de bleus, mais je n'avais pu la saisir et la pièce rebondit sur le visage de Claudius qui en position de travail me faisait vis-à-vis, et qui n'avait pas eu le temps de se protéger, le métal lui fendit la bouche et fit tomber quelques dents. Le Kapo tchèque devant le sang qui coulait du visage de mon camarade, alors qu'il gueulait "Sabotage ! Sabotage ! "se calma assez vite car ayant blessé un prisonnier les S.S. risquaient de s'en prendre à lui. Il fit panser mon camarade avec la trousse de sécurité de l'atelier et pour moi m'envoya en corvée de tinette avec un camarade russe.

La tinette en question était une caisse en bois, toute dégoulinante de ce que vous pensez et qui pesait bien dans les 80 kilos, cette caisse était supportée par deux solives qui risquaient à tout moment de casser sous le poids. Un S.S. avec l'arme à la bretelle nous prit en surveillance et nous accompagna sur un trajet d'un kilomètre cinq cent en dehors du camp en bordure de jardins maraîchers. Bien que nous nous soyons arrêtés plusieurs fois nous étions crevés, mais le S.S. avait été compréhensif et sans doute à cause des odeurs nauséabondes, se tenait à plus de 20 mètres de nous.

Durant le trajet aller-retour j'avais repéré sous la clôture électrifiée, un genre de fossé qui s'était creusé dessous, par suite des pluies torrentielles qui avaient précédé notre sortie de l'Abteilung III, je pensais m'en servir pour tenter de m'évader lorsque nous rentrions de nuit le soir même. Hélas quand cinq heures plus tard je pensais plonger rapidement dans le trou que j'avais repéré, le fossé était comblé. J'aurai tenté le coup car je savais que mon sabotage arrivant aux oreilles des S.S. j'aurai été sûrement pendu, parce qu'ils ne devaient pas ignorer la perte de leurs M.E. 109, lorsque les ailes s'arrachaient de la carlingue, ils auraient vite fait le rapprochement. En fait le Kapo de l'atelier III ne me voulant plus sous ses ordres, je fus muté à la Straffkompagnie par mesure disciplinaire dès le lendemain. Mais c'est bien plusieurs centaines d'avions que nous détruisîmes ainsi, les Allemands l'ont reconnu sans en découvrir l'origine; heureusement pour mon camarade Claudius et moi-même.

Appelé aussi Straffkommando, cette section de 30 hommes ne contenait que des punis, et était chargée de toutes les tâches les plus lourdes ou les plus difficiles, en particulier était chargée de transporter des éléments d'avion M.E. 109 d'un atelier à un autre, sans autre moyen de transport que les bras de ces condamnés à la mort plus ou moins brève. En principe compte tenu des conditions atmosphériques du mois de Février 1945, la neige et le froid - 30°, des coups du Kapo qui opérait avec un manche de pioche incassable, les camarades tombaient les uns après les autres et étaient achevés au sol. Le Kapo qui était du block V était un fou démoniaque, dès qu'il avait donné un ordre, le bâton tombait sur les têtes et sur les dos, que l'ordre soit exécuté ou pas. Est-ce que c'était parce qu'il me connaissait ? Il ne me toucha jamais !

Nous étions chargés de pièces de dimensions diverses, comme des baudets, quelquefois nous étions plusieurs pour porter des éléments d'avions trop lourds tels que des ailes ou des carlingues d'avion, mais où nous souffrîmes le plus ce fut pour transporter des échafaudages sur lesquels on construisait la carlingue des M.E. 109, ces bâtis pesaient plus de deux tonnes, et il fallut les déplacer de plus de 500 m. du bâtiment Delta à un autre atelier. Le sol était verglacé et il tombait une pluie froide qui se gelait au sol, nous patinions sous ces maudites ferrailles et les coups de manche de pioche du "Fou" nous tombaient dessus, (je ne voyais pas autrement l'enfer de Dante). Des crânes fendus, le sang giclait ; c'est un S.S. qui passait qui arrêta le "Fou" et qui nous fit prendre quelques repos, toujours sous la pluie. Dès ce moment je me mis à tousser et je fus, comme il fut constaté médicalement par la suite, atteint de tuberculose, avec 3 cavernes aux poumons. Je l'ignorais bien sûr, mais arrivant à la fin du mois fatidique je ne donnais vraiment plus cher de ma peau… Mais comme dans un roman, tout cela s'arrangea le soir même, après 25 jours de Straffkommando. Car, le soir, je continuais à donner mes cours de français à mon camarade allemand prénommé Willy et le secours vint de son côté.




L Infirmerie a la liberation





En effet, me trouvant une mine de déterré car j'étais très fatigué. Il me dit :

- Tu as une drôle de tête ce soir, tu es malade ?

Je lui répondis :

- Non je ne suis pas malade, mais je suis au Straffkommando depuis 25 jours et je suis très fatigué.

- Tu es fou je t'avais dit de me prévenir quand tu aurais un problème. Attends-moi dans un quart d'heure je suis là. Je vais voir ce que je peux faire.

Le temps pour lui d'aller jusqu'au block I (Administration du Camp) et de revenir au block V, il me tendit un bulletin de mutation intérieure et me dit :

- Demain tu te présenteras au Kommando Altenhamer, c'est un bon kommando, tu verras.

Je le remerciais vivement. Il m'avoua ensuite être Schreiber de camp (chargé des affectations), ce que j'avais toujours ignoré, car il ne portait aucun brassard pour le distinguer des autres administratifs du camp. En fait il m'avait bel et bien sauvé la vie, mais je n'ai jamais pu, bien que l'ayant recherché, lui prouver ma reconnaissance, s'il est encore vivant, il doit se trouver en R.D.A.

Le lendemain je rejoignais le groupe qui devait descendre au Kommando Altenhamer. Nous étions une cinquantaine, mais très peu de Français. En rangs par 5 accompagnés des Kapos et des S.S. avec chiens, nous traversions tout le village de Flossenbürg, par l'unique rue à l'époque qui traversait l'agglomération du Nord au Sud, passant d'abord devant le temple protestant, ensuite devant l'église catholique, puis la gare, d'où un autre Kommando Bahnhof chargeait et déchargeait, au profit du KL, des pièces d'avions ou des pierres taillées de granit (le meilleur granit d'Allemagne).

Environ 500 m. plus loin nous arrivions dans la petite commune d'Altenhamer et là, dans un hangar ouvert dans la journée aux deux extrémités et entouré de barbelés avec miradors, j'eus la surprise de découvrir des monceaux d'instruments de bord d'avions (anémomètres, tachymètres, altimètres, indicateurs de pression d'huile, compte-tours, thermomètres, etc…). Un Meister (civil allemand contremaître) m'expliqua que tout ce matériel provenait des avions allemands qui avaient été abattus, ou qui quelquefois perdaient leurs ailes aux essais. (Je riais sous cape, car j'y étais pour quelque chose). On me remit des tests sets, on me précisa que les contrôles devaient d'une extrême précision, et entre autre chose : que la moindre fêlure des écrans de verre dont tous ces instruments étaient équipés était un cas de réforme et envoyés à la ferraille. Aussi je ne m'en privais pas, insistant lourdement auprès des Meisters quand l'appareil était bon, avec un verre cassé. La réponse du Meister était toujours la même:

- Nicht gut, werfen ! (Pas bon, jeter !).

Combien de ces instruments de bord impeccables finirent à la poubelle avec un petit coup de marteau sur leur verre protecteur… Il fallait que je sabote, c'était ma seule façon de faire la guerre. Bien entendu il n'aurait pas fallu que je me fasse prendre, car cette fois-là, c'était bien la potence qui m'attendait… Je ne fus pas pris mais vers le 15 Mars je devins malade et ma température atteignit le 40° ce qui me donnait le droit d'être transféré au Revier comme malade.

Je remontais péniblement au KL, le soir, soutenu par les épaules de deux camarades, sous les pierres et les crachats que les jeunes enfants du village ne manquaient pas de nous envoyer. (Il est vrai que pour eux nous étions des bagnards (die Gross Bandit) des ennemis de leur patrie… Au block j'obtenais sans difficulté le bon d'entrée au Revier, sans lequel on était impitoyablement jeté sans soins dehors. Beaucoup de mes camarades en ont fait la triste expérience, hélas !

Je me présentais au Revier au moment de l'appel du matin et fus reçu par un médecin tchèque. Après examen, il diagnostiqua à la vue des quelques piqûres de poux que j'avais sur le corps : typhus exanthématique. A poils j'étais conduit au block 13 qui, séparé en deux côtés, contenait à gauche (A Flügel) des typhiques et à droite (B Flügel) des tuberculeux et autres malades. Je fus une quatrième fois, depuis que j'étais déporté, rasé de la tête aux pieds et passé au grésyl. Toujours sans vêtements on me fit monter dans un lit de bois à deux étages, j'étais dans la partie supérieure. On me remit deux cachets blancs que j'avalais avec un peu d'eau. Je devais rester quinze jours dans ce lit, tandis que je voyais mourir autour de moi ceux, véritablement atteints du typhus, me demandant toujours quand ce serait mon tour.

Comme repas une espèce de soupe au tapioca au lait, midi et soir.

Comme remède toujours ces deux cachets. Pendant ces quinze jours, je trouvais dans les toilettes de ce block, chaque matin des tas de cadavres, plus de vingt par nuit. Mais je crois que c'est le moment de faire le point du nombre des prisonniers qui furent exterminés à Flossenbürg.

Selon que la source soit d'origine allemande de l'Ouest ou du comité des camps en 1945, on oscille entre 30000 et 73296 morts, bien qu'à Varsovie on mentionne 81000 morts pour le KL de Flossenbürg. Personnellement je pense que 73296 morts est plus près de la vérité.



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vania
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 11:17

Ouais, Albert Speer, ministre de l'armement sur le tard, qu'on a souvent dépeint comme un gentil, ne pouvait pas ne pas connaitre les conditions de vie de ces travailleurs / esclaves.
J'ai visité Buchenwald.
Les baraques en bois ont été rasées, mais ça reste encore impressionnant, surtout quand il y a un guide qui fait les commentaires.
Dire que les soviets ont récupéré le camp après guerre pour leurs "prisonniers politiques" ...
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naga
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MessageSujet: Re: Souvenirs du pèlerinage de FLOSSENBURG    Mer 23 Jan - 11:21


C'est paraît-il le Service International de la Croix-Rouge à Arolsen qui a déterminé le chiffre de 30000 en se basant sur les chiffres que les nazis auraient soi-disant archivés. Pour la période du 1er Mai 1938 au 30 Septembre 1942, c'est le Service d'Etat-Civil du village de Flossenbürg qui enregistre les décès. On décompte 2083 noms, mais les 800 prisonniers de guerre soviétiques exécutés entre 1941 et 1942, victimes de "l'Instruction Relative aux Commissaires" n'ont pas été décomptés. Comme les 200 autres prisonniers de guerre qui, preuves à l'appui, sont morts dans la même période ; ils portaient des matricules de prisonniers de guerre et n'ont été mentionnés nulle part, on s'explique alors facilement pourquoi l'Etat-Civil de Flossenbürg village, refusa par la suite l'enregistrement des décès.

Il fut alors facile à l'organisation des S.S. de prendre les disparitions de prisonniers à leur charge et c'est surtout à ce moment-là que le KL de Flossenbürg devint un vrai camp d'extermination. Car en plus des sévices du camp proprement dit, venaient s'ajouter les exécutions sommaires du sinistre Bunker (prison intérieure du KL), subies par les prisonniers notoires par leurs fonctions officielles connues. De 1944-1945 on en compte deux mille, comment peut-on croire qu'entre 1942 et 1944 il n'y en ait pas eu au moins autant de décès parmi les prisonniers. J'ai été pendant presque un an dans le block V (un bon block), et j'ai constaté "de visu" que chaque matin il y avait : 5 morts décédés pendant la nuit. On peut admettre qu'il y en avait au moins autant dans les 22 autres blocks, ce qui fait 115 morts. En un an 115 x 365 = 41975 décès et si l'on ajoute tous les morts volontairement oubliés par les S.S. on arrive et l'on dépasse même les 73296 déclarés par le Comité des Camps de 1945.

A la fin de la guerre on comptait 5451 corps inhumés sur le terrain même du camp. Environ 200 ont été inhumés dans le cimetière d'honneur du village de Flossenbürg, ce sont les derniers malades du Revier qui sont morts après la libération du camp par les Américains. Dans divers lieux on a découvert au moins 1300 cadavres. A Neunburg Vorm Wald, (canton de Schwandorf), on a découvert 610 inconnus. Rapatriés dans les années 1950, 102 corps identifiés. Mais il existe, en Allemagne et en Tchécoslovaquie, des coins de terre qui contiennent des centaines de corps qu'on ne retrouvera jamais. Que sont devenus les 16000 hommes qui partirent vers le KL Dachau, où on ne compta à l'arrivée le 24 Avril 1945 que 205 hommes ? Les autres disparurent massacrés le long des routes - sans compter ceux qui disparurent en fumée, plusieurs centaines brûlés dans le bûcher qui 50 ans après laisse encore au sol une pyramide de cendres de 10 mètres de côté et de 2 mètres de haut sur le site même du K.L. de Flossenbürg. Si on fait le compte, nous sommes bien près du chiffre de 81000 mentionné par nos camarades Polonais sur leur mémorial d'Auschwitz…

J'étais toujours alité parmi les typhiques du block 13 lorsque le 16 Avril dans la matinée, deux Spitfires anglais firent un passage en rase-mottes sur le camp de Flossenbürg. De ma place je vis nettement l'avion le plus proche qui passait sans tirer un coup de feu à la verticale du mât qui servait de potence aux pendaisons, et je distinguais nettement sa cocarde tricolore peinte sur le côté gauche de son fuselage. C'était sans doute des avions de reconnaissance, car ils n'avaient pas de bombes sous leurs ailes. Des avions américains auraient eu une étoile peinte sur leurs carlingues. Il y eut à partir de ce moment-là un vent de déroute parmi la population S.S. du camp et une explosion de joie parmi les prisonniers qui voyaient la délivrance toute proche. Des drapeaux blancs furent installés sur les toits des bâtiments principaux et même sur le P.C. du Commandant S.S. Le Bataillon S.S. se retira dans la forêt toute proche… Malheureusement les S.S. qui avaient eu le temps de se renseigner (les Américains se trouvant à 80 km), revinrent dans la nuit et reprirent position autour du camp).

Jusqu'au 20 Avril les S.S. en profitèrent pour faire évacuer le camp par groupe de plusieurs centaines d'hommes, toutes les archives furent brûlées et ceci dès le 8 Avril. De plus tous les extérieurs qui arrivèrent à Flossenbürg ou évacués des grands camps de l'Est ne furent plus immatriculés ; j'ai vu des camarades portant des numéros supérieurs à 120000, ce qui prouve pertinemment qu'ils n'étaient pas du camp et qu'en fait les effectifs du camp dépassaient largement les 20000 hommes.

Pendant cette période, à partir du 8 Avril 45, les exécutions au Bunker allèrent grand train : 13 Officiers Alliés qui avaient été largués sur la Normandie, immédiatement avant le débarquement, pour rejoindre les maquis et qui furent découverts furent pendus : un Américain, un Canadien, six Britanniques et 7 Officiers Français. D'autres Européens payèrent leur tribut : 3 femmes polonaises et leurs 2 enfants - 12 et 13 ans - 193 combattants tchèques de la Résistance de Brno et leurs familles - 90 membres de l'Armée Vlassov avec leurs femmes et leurs enfants - 20 autres soldats russes de l'Armée Vlassov furent exécutés de sa propre main par l'Officier en Second Baumgatner - 9 Officiers Généraux allemands furent encore exécutés à cette époque, sous le sceau du secret absolu, aucun nom ne nous est parvenu par suite de la destruction des archives…

Je sortais du Revier pour la quarantaine le 19 Avril.

Il existait dans le camp un désordre effroyable : la cantine avait été pillée et j'assistais au pillage de la Kammer (magasin d'habillement) sans qu'il y ait de réaction du côté Kapos ni S.S. En fait, bon nombre de Kapos avaient été transformés en soldats de fortune, sous le serment de défendre la patrie; les S.S. leur avaient promis la liberté et affectés dans l'unité S.S. Dirlewanger. Les rations alimentaires étaient inexistantes quand le lendemain le camp fut évacué par les prisonniers valides, cela dura toute la journée. Par groupe de plusieurs milliers, en rang de cinq, les colonnes disparaissaient à nos yeux, dès qu'elles étaient passées à la hauteur du P.C. S.S. (immeuble qui subsistait encore en 1988), elles partaient vers le Sud, vers Cham à 120 km. pour rejoindre le KL de Dachau.

Les hommes étaient équipés d'une couverture et d'une musette en plus de leurs vêtements d'hiver, des sacs de blé avaient été ouverts et chacun devait puiser plusieurs poignées de blé en prévision de la route à faire. La quarantaine du Revier dont je faisais partie fut rassemblée dans l'enceinte de la quarantaine, en tenue de départ, comme les autres. Je priais Dieu pour que nous partions les derniers, afin de partir à la tombée du jour pour pouvoir profiter au plus vite de la nuit, pour m'évader. En fait j'avait piètre figure, car avec mes 38 kilos j'étais incapable de tenir debout sans appui, plus d'un quart d'heure.

Quand les colonnes furent parties, Max Koegel, Commandant S.S. avec plusieurs S.S. vint nous voir et nous annonça que nous ne partirions pas, par crainte de contaminer la population allemande. Nous devions attendre sur place qu'on nous libère, mais il nous interdisait de sortir et pour cela avait remplacé les S.S. des miradors par des Volkstürm (troupe de réserve), qui nous gardèrent bien, empêchant par leurs tirs toute tentative d'évasion. Seul un certain Fred Eckmann, Alsacien d'origine, réussit à sortir mais fut arrêté par la suite par les Américains, car il ne rejoignit la France que 6 mois après nous…

En tant que seul Officier, je fus désigné comme responsable des Français et dans un premier temps, un comité international fut formé. Nous séparâmes les différentes nationalités, les 50 Français et les Italiens (5) occupèrent le côté A Flügel du block 19 car nous pouvions alors nous disperser dans le camp.

La première nuit j'organisais un système de veille, craignant que les S.S. ne reviennent et nous passent au lance-flammes. Mais la nuit éclairée par les projecteurs des miradors fut calme. Pendant les trois jours qui suivirent nous nous mîmes en quête de ravitaillement, à part quelques raclures de cuisine il n'y avait que de l'herbe, de rares pissenlits et des kilos de grains de blé répandus sur l'ex-Appelplatz. Ce sont ces grains de blé gonflés dans l'eau bouillante qui furent les seules substances qui nous permirent de tenir jusqu'à l'arrivée des Américains le 23 Avril à 10 h 30.

J'étais dans le côté A du block 19 à m'occuper de mes camarades franco-italiens dont j'étais responsable, lorsque nous entendîmes plusieurs rafales d'armes automatiques et nous vîmes les Volkstürm quitter rapidement les miradors et disparaître dans la nature.

Sortant prudemment, je vis une demi-douzaine de soldats à casque rond et tenue kaki qui se dirigeaient prudemment vers la porte du camp. Un cri : "Les Américains !" mais déjà les Russes qui campaient dans le block I se précipitaient vers la porte du camp, la forçaient et l'ouvrirent toute grande. Continuant leur course ils se précipitaient sur le sous-officier qui marchait en tête de sa patrouille, armé d'un P.M., il ne se servit pas de son arme pour se défendre et soulevé par des squelettes ambulants fut porté en triomphe jusque dans le camp. Cet homme auquel j'eus l'occasion de parler était sergent-major et s'appelait Harry Lakube, il habitait, avant d'être mobilisé, au 255 Poplex Street New York City… Le premier moment d'allégresse passé, les responsables calmèrent leurs hommes et on put s'expliquer avec ce sous-officier. Nous lui dîmes que nous mourions de faim et qu'il y avait beaucoup de malades. Il appela par radio son chef de section, un Lieutenant qui nous rejoignit en Jeep un quart d'heure plus tard. Entre-temps la porte du camp avait été refermée et les homme de troupe américains dont voici les noms : James P. Falvey - James W. Campbell M.D. et William Mc Connahey M.D. s'amusaient à jeter du pain par-dessus la clôture pour filmer les bagarres que cela engendrait parmi les Russes qui se disputaient cette provende.



La 90eme division d infanterie US a Flossenburg.Entree du tunnel qui va au crematoire.





Le Lieutenant américain nous annonça qu'il avait réquisitionné la population allemande du village de Flossenbürg afin qu'elle nous apporte le plus tôt possible de la nourriture. Deux heures après, le ravitaillement arrivait. C'était du ragoût à la viande bien grasse et aux pommes de terre. Je prévenais mes camarades Français de ne pas trop se jeter sur cette nourriture trop riche, peine perdue, plusieurs ne se maîtrisèrent pas et en abusèrent au point de se rendre encore plus malades qu'ils n'étaient ; certains en moururent car cette nouriture trop grasse, était un véritable poison pour des dysentériques... Ces derniers morts furent enterrés dans le cimetière d’honneur du village de Flossenbürg au nombre d’environ deux cents, de toutes nationalités.



A partir de ce moment, nous eûmes environ deux cents morts, pendant la dizaine de jours où le Service de Santé américain nous maintint au camp en quarantaine. Elle aurait dû être beaucoup plus longue, mais les Officiers cédèrent à nos prières et finir par engager le processus de rapatriement. Pendant ces 10 jours je fus employé par les Américains comme peintre de lettres, pour rédiger des panneaux indicateurs en diverses langues.

Comme je disposais d'un laissez-passer pour sortir du camp j'en profitais pour visiter la caserne S.S. D'abord le bureau du S.S. Sturmbahnnführer (Commandant) Max Koegel. Mis à part l'ameublement de bureau somptueux, il y avait derrière son fauteuil une peinture en pied du Führer Adolf Hitler grandeur nature. Je piquais une colère à sa vue et à l'aide du poignard S.S. qui se trouvait sur le bureau je le lacérais de haut en bas de plusieurs coups de poignard rendant ce tableau impropre à toute conservation. Je le regrettais par la suite car ce tableau avait sa place dans un musée. Par contre je récupérais la toile d'un petit tableau représentant le château de Flossenbürg peint par Hugo Erfurt et dédicacé par le Commandant du camp le S.S. Sturmbahnnführer Karl Kunstler pour les fêtes de Juillet 1940. Je détiens toujours cette toile, c'est pour moi une véritable relique.

Je visitais aussi le mess et m'aperçus qu'une orgie avait dû précéder l'évacuation, des fonds de bouteilles de vin et d'alcool traînaient sur les tables où s'y trouvaient renversées, il y avait même de l'éther et de l'alcool éthylique. Dans une bouteille de bourgogne il restait un fond de liquide qui ressemblait à du vin, ne sachant plus quel goût avait le vin depuis quinze mois que j'en étais privé, je le portais sans réfléchir à mes lèvres : "pouha !" c'était du grésyl qui me brûla instantanément la langue et le palais, je crachais immédiatement et me rinçais la bouche avec de l'eau. Heureusement je n'en avais pas avalé une goutte, mais pendant plusieurs jours je restais avec une bouche enflammée. J'ai risqué par ma gourmandise de finir ainsi mon séjour sur terre, dorénavant, je flaire le liquide avant de le boire.

Je visitais également d'autres baraques et tombais sur des monceaux de vêtements, de chaussures, de matériel orthopédique, de cheveux, de montres, portefeuilles, couteaux, etc… Je ne sais ce qu'est devenu ce matériel. Dans les chambres mansardées au-dessus des bureaux où je travaillais, dans le P.C. Régional S.S. en granit, étaient situées les chambres des "Aufseherin" (surveillantes) que nous appelions entre nous les "souris grises". Ces chambres ressemblaient à des chambres de maison closes par les décorations et tableaux érotiques avec lesquels elles étaient décorées, les occupantes devaient certainement être des filles faciles sinon de joie, sans doute que le "bordel" situé en bout du block 14 et tenu par 12 femmes déportées, prostituées de force, ne suffisaient pas à ces messieurs les S.S.

Après de multiples visites médicales des désinfections et des douches, l'autorité américaine décide de transférer les Français dans un ancien camp de S.T.O. à Auerbach, nous fûmes embarqués dans des G.M.C. débâchés, il tombait une petite pluie fine mais nous nous en moquions, nous étions conduits vers la France.

Pierre BEUVELET


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