Le Forum du Front de l'Est

Tout savoir sur le Front de l'Est
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Une histoire de femme

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Vorobeï
Leutnant
Leutnant


Nombre de messages : 108
Date d'inscription : 20/11/2010

MessageSujet: Une histoire de femme   Dim 7 Sep - 1:12

Témoignage issu de l'ouvrage de Svetlana Alexievitch “La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement”. Au passage, très bon livre ! Attention, c'est dur !

Une histoire de femme.

“Moi, je vais vous raconter mon histoire d'amour... Quand les Allemands sont arrivés dans notre village, dans des grands camions, on voyait juste leurs casques qui brillaient. Ils étaient jeunes et gais. Ils pinçaient les filles. Au début, ils payaient tout : les poulets, les œufs. Quand je dis ça, personne ne me croit. Pourtant c'est la vérité pure ! Ils payaient en marks... Moi, la guerre, je m'en fichais : j'étais amoureuse. Je ne pensais qu'au moment où j'allais le revoir. Il arrivait, il s'asseyait sur le banc, et il me regardait en souriant. “Pourquoi tu souris ? - Comme ça !” Avant la guerre, on était dans la même classe à l'école. Son père était mort de tuberculose, et son grand-père avait été déporté en Sibérie comme Koulak, avec sa famille. Il se souvenait que, quand il était petit, sa mère l'habillait en fille, elle lui avait expliqué que, si on venait les arrêter, il devait aller à la gare, monter dans un train, et s'en aller. Il s'appelait Ivan... Moi, il m'appelait toujours “ma Lioubotchka”... On n'avait pas une bonne étoile, on n'a pas connu le bonheur. Peu après l'arrivée des Allemands, son grand-père est revenu de déportation. Il était rempli de haine, bien sûr. Il est revenu seul. Il avait enterré toute sa famille en terre étrangère. Il racontait comment on les avait trimbalés sur les fleuves de Sibérie. On les avait déchargés au fin fond de la taïga, on leur avait donné une scie et une hâche pour une trentaine de personnes. Ils mangeaient des feuilles, ils grignotaient les écorces des arbres... Son grand-père haïssait les communistes, il haïssait Lénine et Staline. Il a commencé à se venger dès le premier jour. Il désignait les communistes aux Allemands... Celui-là... Celui-là... Et on les emmenait quelque part... Pendant longtemps, je n'ai pas compris la guerre...
On lavait le cheval dans la rivière ensemble. Il y avait du soleil. On mettait le foin à sécher, ça sentait tellement bon... Je ne savais rien de tout cela... Avant, je ne ressentais pas les choses de cette façon... Sans amour, j'étais une fille simple, ordinaire... jusqu'à ce que je tombe amoureuse. Je faisais souvent un rêve prémonitoire. Notre rivière n'est pas très grande, mais j'étais entraînée par un courant sous-marin, je coulais... Je ne comprenais pas comment, mais quelqu'un me ramenait à la surface. Seulement, je n'avais plus de vêtements. Je nageais vers la rive. Des fois c'était la nuit, des fois c'était le matin. Il y avait des gens sur la berge, tout le village était là. Je sortais de l'eau, et j'étais toute nue...
Quelqu'un avait un tourne-disque, et les jeunes se retrouvaient chez lui. On dansait. On lisait l'avenir en lançant sa chaussure dehors, ou bien dans le psautier, ou encore avec de la résine... Avec des haricots... La résine, la fille devait aller la chercher elle-même dans les bois, il fallait trouver un vieux pin, le jeunes ne conviennent pas, ils n'ont pas de souvenirs. Pas de force. C'est vrai, tout ça ! J'y crois encore aujourd'hui... Les haricots, on en faisait des petits tas et on les comptait : pair, impair... J'avais dix-huit ans. Encore une fois, vous ne trouverez pas ça dans les livres, bien sûr... mais sous les Allemands, on vivait mieux que sous les Soviétiques. Les Allemands avaient rouvert les églises. Ils avaient dissous les kolkozes et distribué les terres, deux hectares par personne, et un cheval pour deux fermiers. Ils avaient institué un impôt fixe : en automne, on livrait du blé, des pois, des patates, et un porc par famille. Et après ça, il nous restait quelque chose. Tout le monde était content. Tandis que sous les Soviétiques, on vivait dans la misère. Le chef d'équipe notait nos “journées de travail” (note de bas de page : La “journée de travail” était l'unité de base fixée par chaque kolkoze, mesurant le travail fourni par chacun et déterminant la quantité de denrées alimentaires distribuées après la récolte. Les kolkhoziens ne percevaient pas de salaire (jusqu'en 1966) et n'avaient pas de passeport intérieur (ils ne pouvaient quitter leur village pour s’installer ailleurs)) en alignant des bâtons dans un cahier, et en automne, pour ces journées de travail, on avait droit à trois fois rien. Alors que là, on avait du beurre, de la viande... Ah, c'était autre chose ! Les gens étaient ravis de cette liberté. Les Allemands ont instauré leur ordre à eux : si on n'avait pas nourri son cheval, on avait droit au fouet, si on n'avait pas balayé devant sa porte... Je me souviens de ce que les gens disaient... “On s'était habitués aux communistes, on s'habituera aux Allemands. On apprendra à vivre à l'allemande.” C'était comme ça... Je m'en souviens très bien... La nuit, tout le monde avait peur des “hommes des bois”, ils débarquaient à l'improviste. Une fois, ils onst entrés chez nous, l'un avec une hache, l'autre avec une fourche. “Donne-nous ton lard, la mère ! Et du tord-boyaux. Et ne fais pas d'histoires !” Je vous raconte comment ça se passait vraiment, pas comme dans les livres. Les partisans, au début, personne ne les aimait.
On a fixé le jour de notre mariage... Après les fêtes de la moisson. Une fois que les travaux des champs seraient terminés et que les femmes auraient noué la dernière gerbe avec des fleurs. (Elle se tait.) Ma mémoire flanche un peu, mais mon âme se souvient de tout... Après le repas, il a commencé à pleuvoir. Tout le monde est rentré des champs en courant, et ma mère aussi. Elle pleurait. “Dieu tout-puissant ! Ton Ivan s'est engagé dans la police ! Tu vas être la femme d'un politzei ! - Oh, nooon !” Nous avons pleuré toutes les deux. Le soir, quand Ivan est venu, il s'est assis sans nous regarder. “Ivan, mon chéri, pourquoi tu n'as pas pensé à nous ? - Ma Lioubotchka...” C'était son grand-père qui l'y avait forcé. Ce vieux démon ! Il lui avait fait peur : “Si tu ne t'engages pas dans la police, on t'enverra en Allemagne. Et ta Liouba, tu pourras faire une croix dessus !” Le rêve de son grand-père, c'était qu'il épouse une Allemande... Les Allemands nous montraient des films sur l'Allemagne, sur la belle vie qu'on menait là-bas. Beaucoup de jeunes y croyaient, des gars et des filles. Et ils partaient là-bas. Ils montaient dans les trains en chaussures. (Elle sort des cachets de son sac.) Je suis très mal en point... Les docteurs disent que la médecine n'y peut rien... Je vais bientôt mourir. (Elle se tait.) Je veux que mon amour reste après moi. Que des gens lisent ça quand je ne serai plus là...
Autour de nous, c'était la guerre, mais nous étions heureux. Nous avons vécu un an comme mari et femme. Je suis tombée enceinte. La gare de chemin de fer était tout près de chez nous. Il y avait des convois allemands qui passaient, des soldats qui partaient pour le front. Ils étaient tous jeunes et gais, ils chantaient à tue-tête. Quand ils me voyaient, ils criaient : “Kleines Mädchen !” Ils riaient. Et puis il y a eu de moins en moins de jeunes, et davantage d'hommes âgés. Les premiers étaient gais, mais ceux-là étaient tristes. Ils ne riaient plus. L'armée soviétique était en train de gagner. Je demandais à Ivan : “Qu'est-ce qui va nous arriver ?” Il me disaient : “Je n'ai pas de sang sur les mains. Je n'ai jamais tiré sur personne.” (Elle se tait.) Mes enfants ne savent rien de tout cela, je ne leur ai pas raconté. Peut-être qu'à la fin, avant de mourir... Vous savez, je vais vous dire une chose : l'amour, c'est un poison.
A deux maisons de chez moi habitait un jeune homme à qui je plaisais aussi, il m'invitait tout le temps aux bals. Il ne dansait qu'avec moi. “Je vais te raccompagner. - J'ai déjà un cavalier...” Il était beau garçon... Il a pris le maquis, il a rejoint les partisans. On l'avait vu avec un ruban rouge sur sa chapka. Une nuit, on a frappé à la porte. C'étaient des partisans. Et mon ancien soupirant est entré avec un autre, plus vieux. “Alors comment va la vie, petite politzei ? Ça fait longtemps que je voulais te rendre visite. Où est ton cher mari ? - Comment je le saurais ? Il n'est pas rentré aujourd'hui. Il a dû rester à la caserne”. Il m'a prise par le bras et m'a jetée contre le mur : “Espèce de putain allemande... ! Traînée... !” Et il m'a traitée de tous les noms. Ah, j'avais choisi un Ukrainien qui était pour les Boches, de l'engeance de koulak, et je jouais les mijaurées avec lui... ! Il a fait mine de sortir son pistolet. Maman est tombée à genoux devant lui : “Allez-y, tirez, les enfants. J'ai passé mon enfance avec vos mamans ! Qu'elles pleurent donc, elles aussi !” Ses paroles ont eu de l'effet. Ils se sont consultés, et ils sont partis. (Elle se tait.) L'amour, c'est une chose bien amère...
Le front se rapprochait de plus en plus. On entendait déjà tirer la nuit. Un soir, nous avons eu de nouveau la visite des partisans. Mon soupirant a débarqué avec quelqu'un d'autre en brandissant son pistolet : “Je viens de tuer ton mari avec ce pistolet ! - Non, non ! Ce n'est pas vrai ! - Maintenant, tu n'as plus de mari !” J'ai cru que j'allais le tuer... lui arracher les yeux... (elle se tait.) Le lendemain matin, on m'a rapporté mon Ivan... Sur une luge. Allongé sur son manteau. Il avait les yeux fermés, et un visage d'enfant. Il n'avait jamais tué personne... Je croyais ce qu'il m'avait dit. Et j'y crois encore aujourd'hui ! Je me roulais par terre en hurlant. Ma mère avait peur que je devienne folle, que j'accouche d'un enfant mort-né ou anormal, alors elle a couru chez une guérisseuse, la vieille Stassia. Stassia lui a dit : “Je suis au courant de ton malheur, mais je ne peux rien faire. Que ta fille s'adresse à Dieu.” Et elle lui a expliqué comment s'y prendre. Pendant l'enterrement d'Ivan, je ne devais pas suivre le cercueil, comme tout le monde, mais marcher devant, jusqu'au cimetière. A travers tout le village... Vers la fin de la guerre, beaucoup d'hommes avaient pris le maquis et rejoint les partisans. Dans chaque maison, il y avait quelqu'un qui était mort. (Elle pleure.) Et je l'ai fait... La police accompagnait le cercueil. Je marchais devant, et maman derrière. Tous les gens était sortis sur le pas de leur porte, mais personne n'a rien dit de méchant. Ils regardaient en pleurant.
Les Soviétiques sont revenus... Ce garçon m'a retrouvée. Il est arrivé à cheval. “On s'intéresse à toi ! - Qui ? - Comment ça, qui ? Mais les organes ! - Je me fiche de la façon dont je mourrai. Ils peuvent bien m'envoyer en Sibérie ! - Quelle mauvaise mère tu fais ! Pense à ton enfant ! - Tu sais bien de qui il est... - Je suis prêt à te prendre, même avec lui.” Et je l'ai épousé. J'ai épousé l'assassin de mon mari. Je lui ai donné une fille. (Elle pleure.) Il aimait les deux enfants de la même façon, mon fils et sa fille... Pour ça, je ne peux pas en dire du mal. Mais moi... Moi, j'étais couverte de bleus. La nuit, il me battait, et le matin, il me demandait pardon à genoux. Il était dévoré par la jalousie... Il était jaloux du mort. Le matin, je me réveillais avant tout le monde, je devais me lever plus tôt pour qu'il ne se réveille pas... ne me serre pas dans ses bras. Le soir, alors qu'il n'y avait plus une seule lumière aux fenêtres, j'étais encore dans la cuisine... Mes casseroles étincelaient. J'attendais qu'il s'endorme. Nous avons vécu quinze ans ensemble, et puis il est tombé gravement malade. Il est mort très vite, en un automne. (Elle pleure.)Ce n'est pas de ma faute... Je n'ai pas souhaité sa mort. Au dernier moment... Il était couché, face au mur, et brusquement, il s'est tourné vers moi. “Tu m'as aimé ?” Je n'ai rien dit. Il a éclaté de rire, comme cette nuit-là, quand il m'avait montré son pistolet. “Moi, je n'ai aimé que toi, toute ma vie. Tellement fort que j'ai eu envie de te tuer quand j'ai appris que j'allais mourir. J'avais même demandé du poison à Yachka (c'est notre voisin, il est tanneur). Je ne peux pas supporter l'idée que je vais mourir et que tu auras quelqu'un d'autre. Tu es si belle !”
Quand il était dans son cercueil, on aurait dit qu'il riait. J'avais peur de m'approcher de lui. Mais il a bien fallu que je l'embrasse.


La première fois que j'ai lu ce témoignage, j'étais estomaqué. Il y a des histoires comme ça...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
vania
Modo-Felfgendarme
Modo-Felfgendarme


Nombre de messages : 4720
Date d'inscription : 30/07/2008

MessageSujet: Re: Une histoire de femme   Dim 7 Sep - 9:09

Il y a beaucoup d'histoires comme ça dans l'ancienne U.R.S.S.
On m'en a conté plusieurs, moins dures quand même.
Faudrait que je les poste ...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
v2
Feldmarshall
Feldmarshall
avatar

Nombre de messages : 1178
Date d'inscription : 19/11/2011

MessageSujet: Re: Une histoire de femme   Dim 7 Sep - 12:28

Assez dure, c'est instructif du point de vue des allemands au début de la guerre.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Une histoire de femme   

Revenir en haut Aller en bas
 
Une histoire de femme
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Femme voilée dans un supermarché
» Jonas poésie : FEMME LIBRE
» La légende de la femme persécutée ...
» La pilosité féminine: histoire, tabou, féminisme
» Taj Mahal.....un palais....une tombe.....et une histoire d'amour

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Le Forum du Front de l'Est :: Ostfront :: Anecdotes, témoignages-
Sauter vers: