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 Les témoins de l'apocalypse

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naga
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MessageSujet: Les témoins de l'apocalypse   Jeu 6 Aoû - 13:56

Revenus de l'horreur, les irradiés ont un message à transmettre. Mais leurs concitoyens ne les entendent pas.

Ils étaient 350 000, avant. Ils vivaient à Hiroshima; ils appréciaient cette ville et ce port, ouvert sur la mer intérieure du Japon. Ils craignaient que l'agglomération ne fût bombardée - mais ils songeaient aux engins classiques, bien sûr, puisqu'ils ignoraient l'existence d'autres techniques. Malgré la censure de la presse, ils avaient appris que des villes nipponnes étaient l'objet d'attaques aériennes; ils avaient constaté sur la base navale voisine de Kure la puissance destructrice de l'aviation américaine. Ils se doutaient que la situation était grave, car l'approvisionnement se faisait irrégulier et l'activité militaire, habituellement importante, semblait ralentie depuis quelque temps. Ils savaient aussi que des milliers d'enfants avaient été recrutés pour détruire des maisons et créer des couloirs anti-incendie, «au cas où». Certains habitants trouvaient curieux, sans oser le dire, que leur cité, un important centre militaire, n'ait pas encore été touchée. Ils avaient fini par se sentir invulnérables.

Le 6 août 1945, à 7 h 32, une sirène retentit pour marquer la fin du couvre-feu. Pendant la nuit, deux avions américains ont été aperçus dans le ciel et l'alerte a été donnée. Mais il ne s'est rien passé - comme d'habitude. C'est l'été; beaucoup sont déjà sur le chemin du travail, profitant de la fraîcheur matinale. Les femmes débarrassent les restes du petit déjeuner, préparé à l'aide de «hibachi» (petits brasiers) qui fument encore. Les retardataires pressent le pas. A Hiroshima, c'est l'heure d'affluence. Peu après 8 heures, la radio annonce l'approche de deux ou trois B 29 américains. Il n'y aura pas d'alerte: il s'agit, apparemment, d'une simple mission de reconnaissance.

«J'avais 20 ans, se souvient Sunao Tsuboi. J'étais étudiant ingénieur et je me trouvais près de la mairie, sur le chemin de l'université.» La bombe tombe à 1 kilomètre de là, à l'endroit exact prévu par les militaires américains. Elle explose à quelque 600 mètres au-dessus du sol, comme prévu, avec une force équivalant à 15 000 tonnes de TNT. Il est 8 h 15. «Je me rappelle un flash aveuglant et une impression de chaleur intense, poursuit Sunao Tsuboi. Comme si le Soleil s'était écrasé sur la Terre. J'ai été projeté sur le sol, 10 mètres plus loin, et j'ai perdu connaissance.»

Pendant trois secondes environ, la température sous le point d'explosion a atteint entre 3 000 et 4 000 °C. L'onde de chaleur est telle que, dans un rayon de 600 mètres, des bulles de cuisson apparaissent sur les tuiles en céramique des toits. Les bâtiments sont détruits dans un rayon de 3 kilomètres. Le nombre des morts est inconnu, car les documents officiels sont volatilisés: souvent estimés à 78 000, ils seraient 140 000 d'après la municipalité d'Hiroshima - entre un quart et la moitié des habitants, selon les sources.

«Dix minutes plus tard, reprend Tsuboi, quand je me suis réveillé, il faisait nuit.» L'immense champignon de fumée qui se dégage dans l'atmosphère fait écran aux rayons du soleil. Jusqu'en fin d'après-midi, des gouttes de boue tombent du ciel sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Les habitants ignorent que cette «pluie noire» est radioactive. Ils ne savent pas que des radiations mortelles inondent l'ensemble de l'agglomération. «Ma chemise et mon pantalon étaient brûlés; je n'avais plus de cheveux, ils étaient brûlés aussi. Ma peau était en lambeaux; elle pendait comme des morceaux de tissu depuis mes bras et mes mains, depuis mon visage et mon corps en général. J'avançais les bras tendus, comme un somnambule. Nous étions des milliers, comme ça, à marcher lentement dans les rues, le long des maisons en flammes. A côté de moi, quelqu'un tenait ses intestins dans ses mains. Plusieurs avaient des yeux exorbités; leurs globes oculaires pendaient devant le visage. Pas de bruit, hormis les cris d'enfants. Il y avait une odeur de mort et de brûlé. Je ne savais pas où j'allais. Ma famille habitait en dehors de la ville.»

Les rescapés sont persuadés, dans un premier temps, qu'ils se trouvent au point d'impact précis d'une bombe classique. Ils marchent pour rejoindre un quartier intact, ou supposé tel, où ils espèrent trouver de l'aide. Mais la ville a disparu. «Je suis arrivé près d'un poste de police et j'ai pensé que j'allais étouffer et mourir. Je voulais laisser un message. Alors, j'ai pris un caillou et j'ai gravé sur le sol, près du commissariat: Moi, Sunao Tsuboi, je suis mort ici.»

Il survit. Tombé dans le coma, il se réveille six semaines plus tard chez ses parents:
«J'appris que des soldats m'avaient transporté dans un hôpital de campagne, où ils m'avaient installé avec les mourants. Ma mère était venue me chercher là, à tout hasard. Elle m'a raconté comment elle criait mon nom et comment, soudain,
un des cadavres a bougé. Le cadavre, c'était moi. Dans mon coma, j'avais dû entendre sa voix.»
Les rescapés d'Hiroshima sont revenus de la mort. Ils ont vu l'apocalypse - celle de la Bible, de Dante et de Jérôme Bosch. Souvent, ils attribuent leur survie à la chance, ou au hasard. Comme si le fait d'être toujours là était absurde. Alors, pour donner un sens à leur existence, quelques-uns s'imposent un impératif moral: témoigner.

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naga
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MessageSujet: Re: Les témoins de l'apocalypse   Jeu 6 Aoû - 14:02

Les «hibakusha», comme on les appelle, ont survécu à la première utilisation d'une arme d'un type radicalement nouveau, capable, théoriquement, de détruire l'espèce humaine tout entière. Par sa simple existence, l'arme atomique nous plonge dans un monde antédiluvien, «antérieur au déluge». A ce titre, le bombardement d'Hiroshima est un événement mythique dans l'histoire de l'humanité, et les irradiés en sont des acteurs. Revenus de la mort, ils ont un message à transmettre, afin que le monde, selon la formule consacrée, ne connaisse plus jamais ça.

Mais comment peut-on «dire» sa mort? «Ceux qui parleraient le mieux de ce qui s'est passé ont disparu ce jour-là», résume un hibakusha. Les rescapés des camps de la mort nazis, témoins d'une autre forme d'apocalypse, connaissent ce dilemme. Pour ceux d'Hiroshima, la tâche est compliquée par le cadre culturel dans lequel ils se trouvent. Collectivement, ils inspirent respect et pitié. Invités régulièrement à donner des conférences dans les écoles, ils semblent parfaitement intégrés à la société. Certains, telle Yoko Ota, sont devenus des figures de proue du mouvement pacifiste. En dépit des apparences, pourtant, ils demeurent marginalisés et sont victimes de discriminations. En un mot, les Japonais ne les entendent pas.
Faut-il s'en étonner? A bien des égards, leur expérience est totalement étrangère à la vision japonaise du monde. La bombe atomique elle-même est un aboutissement de l'idée prométhéenne selon laquelle l'homme peut dominer la nature. Mais cette représentation est étrangère à la mentalité nipponne. Celle-ci, par ailleurs, privilégie le groupe et le consensus; elle n'accorde pas à l'individu et à son destin l'importance que nous leur reconnaissons en Occident.

Traditionnellement, dans l'archipel, on ne parle pas de soi. Exprimer une souffrance est plus difficile encore: la résignation, la discipline et l'endurance sont des valeurs fortes - surtout dans une ville provinciale comme Hiroshima (pour parler de leur expérience, les hibakusha disent simplement: «J'ai rencontré la bombe»). Depuis un demi-siècle, d'ailleurs, pratiquement aucun chercheur nippon ne s'est intéressé aux troubles psychiques des rescapés et de leurs enfants. Fidèle à la tradition bouddhiste, le «vrai Japonais», s'il est confronté à l'adversité, trouve une force de vie supplémentaire. Dès le lendemain des catastrophes naturelles, par exemple, les victimes s'activent souvent à rebâtir, comme on le vit récemment à Kobe.

Dans ce contexte, les hibakusha gênent. Au lendemain de la guerre, surtout, il leur est pratiquement impossible de se marier ou de trouver un emploi. Leurs cicatrices impressionnent et leur état de santé effraie: cataracte, leucémie, cancers et troubles cardiaques. «A l'époque, se souvient un habitant, beaucoup de mariages étaient arrangés. Les témoins devaient répondre sur l'honneur de la respectabilité de la belle-famille; leurs enquêtes étaient très fouillées. A Hiroshima, les femmes rescapées ne parvenaient pas à trouver de partenaire. La peur des mutations génétiques, d'ailleurs infondée, rendait l'union impensable.»

Pour tenir, certaines femmes font le trottoir: en 1951, un «club des veuves» voit le jour, fréquenté par de nombreuses prostituées à temps partiel. D'autres victimes, plus nombreuses, s'enfuient vers des villes éloignées. Sans l'attrait d'une couverture sociale améliorée, qui n'interviendra qu'à la fin des années 50, beaucoup choisiront l'anonymat et l'oubli.
A ce jour, les irradiés et leur descendance demeurent marginalisés. Entre 10 000 et 15 000 d'entre eux cachent tout simplement leur passé; ils fuient les agents du recensement et n'apparaissent pas dans les statistiques officielles.
Nous en avons rencontré un, par hasard, dans un obscur petit bar des bas-fonds de la cité. Il se faisait très tard, mais la bière coulait à flots et notre homme, toujours cravaté bien qu'à la retraite, se réjouit de partager avec un étranger quelques dernières bouteilles... «J'ai 67 ans, dit-il. Je ne parle jamais de ce qui s'est passé, même avec des gens de ma génération. J'ai vu des enfants fondre sous mes yeux. J'ai vu des piliers couverts de goudron en flammes. J'ai vu la pluie noire. Qui pourrait comprendre ça, hein?» Soudain, il s'interrompit: «Au fait, vous êtes américain?» La réponse, négative, le déçut visiblement. Comme si seul un «vainqueur des Japonais» eût peut-être pu comprendre. «Je n'ai jamais visité le parc de la Paix, où ils commémorent tous les ans ce qui s'est passé, reprit-il. Je n'ai jamais lu de livres ou d'articles sur la question.

Je redoute l'approche du 50e anniversaire, parce que tout le monde va en parler. Certains irradiés, comprenez-vous, sont des professionnels de la chose; d'autres se laissent récupérer. Pour ma part, les souvenirs sont trop pénibles.» Avant de nous séparer, il eut cette phrase mystérieuse: «C'est vrai que nous aimons la bagarre, au Japon. Mais nous savons perdre avec grâce.»

La dispersion ajoute aux difficultés des hibakusha. Avant le bombardement de leur ville, les irradiés n'appartenaient à aucune communauté particulière, sauf sur un plan géographique. La survie, pourrait-on dire, est leur seul point commun. Cela explique, aussi, pourquoi leur voix ne se fait pas entendre: ils sont cette «accumulation de silence» dont parlait Elie Wiesel. Avant le milieu des années 50, d'ailleurs, les hibakusha ne sont jamais invités à faire part de leur expérience. Si quelques-uns sortent de l'anonymat, c'est sous la pression des associations pour la paix.

Après 1954, en effet, le pacifisme devient un mouvement de masse au Japon. A l'époque, un groupe de pêcheurs nippons est victime des retombées d'une bombe à hydrogène, testée par les Etats-Unis sur l'atoll de Bikini, dans l'océan Pacifique. L'un des pêcheurs trouve la mort. Un club de femmes, à Tokyo, lance alors une pétition pour interdire la bombe atomique. En deux ans, alors que la guerre froide bat son plein, 40 millions de signatures sont rassemblées, dont 1 million dans la seule préfecture d'Hiroshima. Ainsi est né le Gensuikyo, première confédération pacifiste du pays, rapidement dominée par le Parti communiste. Peu à peu, les irradiés deviennent les porte-drapeaux symboliques du mouvement pacifiste nippon. Mais, à de rares exceptions près, ils y seront relativement passifs. Les victimes de la bombe ne manquent pas de convictions, en somme, mais leurs idées seront articulées, pour l'essentiel, par des porte-parole étrangers à leur expérience. Au fil du temps, le pacifisme est devenu une sorte de folklore national. Ainsi, le musée d'Hiroshima est l'un des plus visités du pays: ouvert en 1955, il accueille 8 millions de visiteurs par an. Tous les écoliers japonais s'y rendent au moins une fois pendant leur scolarité. Mais cela n'a guère d'intérêt, tant que la question des responsabilités passées ne sera pas posée.

Même les romanciers de l'atome sont extérieurs aux hibakusha. Masuji Ibuse, l'auteur de «Pluie noire», ne prétend pas être irradié, bien qu'il habitât dans la région d'Hiroshima lors de l'explosion. Le prix Nobel Kenzaburo Oe, qui explore les implications morales et philosophiques de l'événement, ne se trouvait pas sur place. Parmi les survivants, seuls Yoko Ota et Tamiki Hara sont parvenus à créer un style particulier.

Un demi-siècle après l'explosion de la bombe, les hibakusha sont de plus en plus nombreux à parler - à la première personne - de ce qu'ils ont vécu. Seront-ils mieux écoutés? Pas sûr. Avec la fin de la guerre froide, le risque nucléaire semble s'éloigner. «Le mouvement pacifiste est à bout de souffle, soupire un journaliste local. Il y a moins de manifestations qu'autrefois, et les hibakusha y sont invités moins souvent. Ils ont vieilli, et beaucoup sont morts. Certains paraissent déprimés. Ils pensent que leur histoire n'intéresse plus personne.»

Peu à peu, le tabou nucléaire tombe. Les habitants de Tokyo ne se gênent plus pour rappeler que le bombardement - classique - de la capitale, un mois avant celui d'Hiroshima, aurait entraîné davantage de morts. De nombreux chercheurs américains, sans parler des associations de vétérans, soulignent que les morts d'Hiroshima et de Nagasaki, si nombreux fussent-ils, ont permis de réduire le nombre total des victimes de la guerre, en obligeant l'empereur à capituler. L'arme était si puissante, au demeurant, que le Japon sauvait la face. Tous ces arguments sont recevables, mais ils occultent la spécificité de l'arme nucléaire, sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Et il est dangereux de l'oublier: à la fin des années 60, de hauts responsables militaires américains voulaient recourir aux bombardements atomiques dans la guerre du Vietnam, comme le révèle, dans ses Mémoires, Robert McNamara, ancien secrétaire à la Défense...

Il fallut attendre 1957 pour que le Parlement vote la distribution d'un livret de santé aux hibakusha, leur garantissant la gratuité des soins et du suivi médical. Huit ans plus tard, le ministère de la Santé entreprend le premier recensement national des irradiés de la bombe.

En novembre 1994, enfin, le Parlement reconnaît, dans un texte voté à la va-vite, «la responsabilité de l'Etat à venir en aide aux victimes de dommages de nature spéciale».
Chaque survivant recevra un chèque de 100 000 yens soit 33.000 Euros,


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MessageSujet: Re: Les témoins de l'apocalypse   Mer 2 Nov - 17:46

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