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 Les aviateurs rebelles de l’Indochine

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naga
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MessageSujet: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMar 3 Sep - 1:48

André JUBELIN

Il est sans doute le plus célèbre de ces aviateurs qui refusèrent d’adhérer à l’Indochine vichyste de l’amiral Decoux et s’enfuirent pour rejoindre les Forces Françaises Libres
du général de Gaulle.


Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zandre10


En 1940, le lieutenant de vaisseau André Jubelin est Directeur de tir du croiseur ‘Lamotte–Picquet’, le navire-amiral de l’escadre d’Indochine.
Devant la défaite de sa Patrie et le ‘maréchalisme’ affiché du Gouverneur Général de l’Indochine, il décide de poursuivre la lutte et de rejoindre la France Libre.
Le problème alors était de comment faire pour échapper au blocus imposé par l’Amiral dès l’automne 1940.
Pour cela, il va imaginer plusieurs scénarios :
d’abord convaincre l’équipage du croiseur et rallier Singapour pour rejoindre la marine de la France Libre. Mais les ardeurs combatives des premiers jours s’étant rapidement émoussées chez beaucoup, il dut renoncer à ce projet.

Le croiseur ‘Lamotte–Picquet’ remontant le Mekong vers Saigon

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zsaigo10


Rappelons ici l’état d’esprit de l’équipage du croiseur tel qu’il est rapporté par le capitaine de corvette Jean Sommet dans son ouvrage ‘Campagnes lointaines.
Carnets de bord du Lamotte-Picquet 1935-1945’ :
‘Dans les postes d’équipage, des groupes se forment, pour ou contre. Le Commandant Bérenger a pris sa décision : lui-même et son navire resteront
dans le sillage de l’Amiral Decoux. Mais devant le flottement qui se manifeste à bord, il décide, le 1er juillet 1940, de prendre fermement position devant l’équipage réuni,
dans un discours musclé :
si vous voulez appareiller pour Singapour, il faudra d’abord me jeter à l’eau… Sans enthousiasme, l’assemblée approuve…’. .

On retrouve la description de ces moments dans le livre du contre-amiral Romé.
Selon lui une bonne moitié de l’équipage aurait souhaité un départ vers Singapour, mais il écrit que c’est la nouvelle du drame de Mers-el-Kébir, le 3 juillet, soit le lendemain
de la déclaration de leur ‘pacha’ qui déclencha le revirement complet de l’attitude de nos marins.
Signalons ici qu’il y avait du ‘beau monde’ à bord de ce Lamotte-Picquet en juillet 1940 : l’amiral Decoux, bien sûr, mais aussi le Cdt Bérenger, les capitaines de frégate Ducoroy
et Auboyneau, et le lieutenant de vaisseau Ponchardier. Tous restèrent fidèles à l’amiral.

Comme nous le verrons ensuite, donc seuls parmi l’équipage, le quartier–maître Chapuzot et le LV. Jubelin oseront désobéir aux ordres du futur vainqueur de Koh Chang.
Jubelin imagina ensuite, lui le marin, s’évader à bord d’une jonque locale en partant du Golfe du Siam et rejoindre la Malaisie britannique.
Il comprit que ceci serait trop risqué et qu’il aurait du mal à franchir la surveillance française des côtes.
Il ne lui restait alors plus que la solution d’une évasion par les airs. Jubelin a été un des précurseurs de l’Aéronavale où il a obtenu son brevet de pilote.



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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMar 3 Sep - 1:55

Extrait de « Marin de métier, pilote de fortune » (Ed : France Empire – 1951) par André JUBELIN

Dès les premiers jours qui suivirent l'armistice français, je cherchais à m'évader.
Notre navire n'appareillait plus de Saïgon que pour de brèves croisières destinées â secouer l'apathie génerale. Tout me heurtait dans la vie que nous menions.
J'avais un besoin lancinant de retrouver la possibilité de me battre. D'ailleurs, l'impulsion était donnée, nos chefs nous y engageaient.
Puis ils firent volte-face. Comme si l'Allemand qui foulait le sol de la France avait soudain disparu. Mais ils employaient trop d'arguments spécieux pour se justifier,
ils nous demandaient trop de serments d allégeance pour nous convaincre.
Je n'avais pas d'incertitude, envers et contre tout. Pour moi, un seul moyen : l'ennemi, on l'affronte là où il attaque.
J'essaierai de me rendre à. ce rendez-vous. Il m'y faudra quatre mois de calculs, d'espoirs et de déceptions, d'espoir encore.


Dalat, 2 novembre 1940.

J'ai refermé la cabine télphonique avec soin derrière moi. Il ne faut pas que ces gens m'entendent. La porte vitrée a étouffé le brouhaha des voix, mais elle me laisse le spectacle
de la salle animée du Lang-Biang, hôtel chic de Dalat, à !'heure du thé.

- « Je vous passe Saigon... Eh bien ! parlez, monsieur ! »
Une voix lointaine, des paroles que seul je peux comprendre :
- « Allô ! capitaine, c'est moi. Impossible de toucher l'autre. Il est parti dans le nord. Que dois-je faire ? »
- « Préviens le remplaçant. Rendez-vous lundi, à 8 h 40. Et t'en fais pas. Bonsoir, mon gars. »

L'hôtel Liang-Biang

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zdalat10


J’ai raccroché. La police fait enregistrer toutes les conversations, mais il est impossible qu’elle comprenne le sens réel de ces simples mots.
Ils vont changer tout le cours de ma vie.
À 200 km d'ici, Louis Ducorps, un petit Breton aux yeux clairs, se met à l'œuvre. Tout ce qui n'était que projet va passer à l'exécution.
Quant au caporal de Valence, qu'il m'est impossible de toucher, je l’imagine en marche sur la route de Battambang, avec son visage de légionnaire aux joues creuses,
avec sa foi, sa véhémence. Le sort n'aura pas voulu qu'il s'enfuie avec nous. Car Valence et Ducorps sont les deux compagnons que j'avais choisis pour m'évader.
Je sors de la cabine. Des amis me demandent :

- « Vous venez faire un bridge lundi ? On dansera... »
- « Bien volontiers »

Lundi, je serai loin. Ma réponse au téléphone signifiait : Puisque Valence ne peut pas nous rallier en temps utile, préviens comme convenu Jean Arnoux.
Lui seul est capable de se jeter dans notre aventure sans même avoir été pressenti. Et sois à Kompong-Trach lundi matin, à 8 h 40, avec l'essence de réserve pour l’avion,
à l’endroit que je t'ai désigné, sans le connaitre, sur la carte.

- « Suzy a ouvert une nouvelle boite. On pend ta crémaillère jeudi. Vous viendrez, capitaine ? »
- « Mais oui, certainement. »

Mon cœur se serre à l'idée de partir sans Valence, ce merveilleux garçon avec qui nous avions formé, dès les premiers jours de juillet, nos projets d'évasion.
Et mes hommes que je vais abandonner !

Je pense avec émotion à tous ces êtres droits, ces cœurs simples. Les ai-je assez aimés, mes canonniers fidèles, pendant ces longs mois de guerre aux attentes stériles,
aux interminables quarts de nuit. Les larmes qu’ils laissaient couler sur leurs visages, quand nous écoutions à la radio les étapes foudroyantes de notre désastre.
Je connais assez leurs pensées profondes pour savoir qu'ils ne m'en voudront pas.
L'échec de ma tentative, la semaine dernière, a accru mon désir de partir. Le risque d'une évasion périlleuse est moins lourd que la honte de rester loin du combat,
et rien n'est plus lassant que d'être filé comme un malfaiteur.
Je suis sensible à la douceur de cette nuit. Le silence de Dalat est prodigieux. Les nuits de Saïgon, d’Hanoï ou de Cholon sont toujours bruyantes :
chansons de matelots en goguette, bruit de quelque festin chinois dans les maisons ouvertes sur la rue et, plus tard, cris des coureurs de pousse-pousse attardés,
que rythme le claquement de leurs pieds sur l’asphalte.
Ici, rien de tout cela. Dalat, sur sa montagne, a des grâces de bourg écossais. Pour la première fois depuis deux ans, j’ai froid. Ceux qui n’ont pas connu les zones tropicales
ne comprendront jamais ce plaisir sensuel : l’air frais sur la peau nue. Aussl ai-je gardé la fenêtre grande ouverte.
Il est minuit passé. La route, en bas, est déserte, mais les nuages semblent la suivre. Pas de la brume, mais de petits paquets d'ouate chassés par la mousson,
qui s’accrochent un instant à ce village haut perché et s’effilochent dans la masse sombre des pins et des mélèzes.
La forêt qui monte à l'assaut des maisons, la forêt elle aussi est silencieuse. Les animaux, engourdis, se sont tus, ou sont allés vers la plaine torride.
Nous avons dû y descendre au crépuscule pour une battue, ma dernière chasse au tigre, je pense.
Les nuages ont cessé leur procession. La fenêtre encadre maintenant un ciel d'étoiles et le froid semble plus vif. Je n'ai pas envie de dormir.
Malgré moi, je pense sans cesse à mes projets de fuite. Combien n'en ai-je pas forgés depuis l'armistice :

Soulever l'équipage du La Motte-Piquet et conduire le croiseur à Singapour, et il s’en est fallu d'un cheveu que ça réussisse.
Louer à prix d’or une jonque chinoise, et je revois mes transactions nocturnes à Kampot.
Rallier au large de Saint-Jacques un des bateaux étrangers qui passent à l’horizon sans toucher nos rivages.
Traverser la frontière siamoise pour atteindre la Birmanie. Que sais-je encore ?
À tous, j'ai du renoncer, sans me lasser de chercher de nouvelles solutions.
Mes démarches pourtant, et surtout mes propos en public, m’ont valu l’insigne honneur d’être surveiilé. Je m'amuse de cette, filature. Il m'arrive de la faciliter.
Je donne à mes suiveurs un rendez-vous auquel je suis fidèle.
Mais, depuis deux jours, je les ai semés. Parti soi-disant pour Nha-lrang, je me suis fait conduire ici, à Dalat, où je suis inscrit sous un faux nom dans un des plus petits hotels.

Le départ est prévu pour le 4 novembre 1940.


A suivre...


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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMar 3 Sep - 9:44

Sûr que pour les soldats des colonies, le choix n'était pas simple: partir et rejoindre la France libre, sauf que c'était quoi cette France Libre au début ? ou simplement rester aux ordres du gouvernement en place, c'est à dire Vichy...
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMar 3 Sep - 13:12

Dans 4 h, il va falloir passer à l'action et je n’arrive pas à fermer l'ɶil. J'écris, c'est une façon de tromper mon attente.
Il est évident que les policiers indigènes qui me surveillent manquent de jugement, sans cela ils auraient aisément reuni les fils de mon petit complot.
Je dois reconnaître cependant que cette nuit, j’ai peur d’être arrêté. Chaque fois que quelqu’un monte, je me précipite sur le balcon afin de pouvoir jeter sur le toit voisin
ce journal trop indiscret. Mais il se fait tard et mes alarmes, s'espacent.
On a lanterné tout le jour tandis que je me rongeais d’impatience. Enfin, vers la fin de l'après-midi, l'auto a dévalé le chemin du retour.
Affre conduisait à tombeau ouvert, admirablement bien d'ailleurs.
Le crépuscule tropical, très soudain, nous a pris à mi-parcours. Nous n'étions pas sortis des montagnes couvertes de forêts qu'un orage a éclaté, avec une violence décuplée
par la résonance des hautes futaies. Puis la route s'est engagée entre les rizières et la chaleur a commencé de croître jusqu'à Saïgon où nous sommes arrivés vers 8 h.
Ce que j'ai fait depuis ce moment est inimaginable.
D'abord, visite à Arnoux. Je l'ai trouvé tel que je l'avais jugé, plein d'enthousiasme pour partager nos risques.
Louis Ducorps était déjà parti. Il doit parcourir pendant la nuit 300 km en voiture afin d'arriver à l'aube à Kompong-Trach avec l'essence nécessaire à la traversée,
accumulée depuis deux mois sous des sacs de ciment, dans un hangar désaffecté.
Nous avons dîné à la Pointe des Blagueurs.

- « Je suis passé à votre hôtel cet après-midi, me dit Arnoux. Je vous croyais de retour. Le patron Georgetti m’a signalé que la police vous avait demandé. »
- « Il vaudrait mieux que vous couchiez ailleurs, conseilla Germaine Affre. »
- « Oui. Mais il faut de toutes façons que j'y retourne, j ai encore des papiers importants à faire disparaître. »

Je songeais à la liste des volontaires qui devaient prendre la jonque chinoise à Hatien. Je ne suis qu'un médiocre conspirateur.

-- « Je rentrerai tard et sortirai demain matin très tôt. C'est un risque à courir. »
-- « Un de plus en tout cas, ajouta Affre. Il est déjà bien imprudent que vous preniez tous les deux le même avion. La commission japonaise est à Saïgon.
L'aérodrome est gardé. Arnoux, depuis son laïus au Continental, est également suspect. Je vous propose de l'emmener demain matin dans la clairière de Trang-Bang. »

C’était le bon sens même. Nous approuvâmes. Ainsi, je partirai seul de Saïgon pour égarer les soupçons.
J'ai reconduit chacun à sa maison, puis, avec l'auto que m'a laissée Affre, j'ai pris la route du Cap. Comment partir sans embrasser les Bellon, mes amis les plus chers ?
Leur stupefaction ! Ils viendront au terrain pour me voir au dernier moment.
Un peu plus tard, à la coupée du Lamotte-Picquet accosté quai de la Lyre, le factionnaire, étonné m'a salué.

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z275


Le grand croiseur dormait. Je suis monté une dernière fois dans ma chambre, sous la passerelle, pour m'assurer que mes tiroirs ne contenaient plus de lettres compromettantes.
J'ai fait appeler par un planton mon filleul, le quartier-maitre canonmer Lombardo. C'est le meilleur des quelque vingt boxeurs que j'ai formés et, à Hong-Kong, récemment,
il a battu tous les adversaires anglo-saxons qu'on lui a opposés. Ses camarades, avec qui je lutte presque chaque matin sur la plage avant du croiseur,
me sont dévoués corps et âme.

- « Tu vas appeler quelques copains. Au bas de la coupée, sur le quai deux policiers indigènes m'attendent, soit pour me filer, soit pour m'arrêter...
Je voudrais être débarrassé d'eux jusqu'à 8 h du matin. »
Le brun visage de mon filleul s'épanouit de plaisir à la pensée d'exécuter un ordre aussi inattendu.
- « Bien, compris... Vous pouvez descendre dans un quart d'heure. Bonne nuit, capitaine. »

Je n'ai pas mis Lombardo dans le secret. Après mon évasion, mes complices seront peut-être inquiétés. Il est inutile que j'augmente les charges qui pourront être retenues contre lui.
20 min plus tard, j'ai quitté ce lieu où j'ai vécu deux ans, ce lieu encore imprégné de l'âme de guerre dont mes pensées l'avaient saturé,
depuis que nous attendions de nous mesurer avec l'ennemi. L'asphyxie me guettait dans cette atmosphère d'illusions perdues.
Les policiers en faction au bas de la coupée ont disparu.

À l'hôtel, je viens de brûler les derniers papiers, de fermer les malles en bois de camphre qui contiennent tout ce que je possède
et que des amis doivent enlever avant qu'on ait donné l’alerte.Il est 4 h 1/2, je vais me reposer.
Je m'étais allongé, mais décidément rien à faire. Il faut en prendre mon parti, attendre le jour sans dormir.
Je redoute encore d'être arrêté au moment du départ. Le risque numéro deux, je l'affronterai en cueillant Jean Arnoux dans la forêt de Trang-Bang.
Puis, passé le grand delta du Mékong, il faudra chercher un lieu d'atterrissage sur un sol couvert d'herbes hautes. Il aura là, dans le voisinage
(je tiens mes renseignements de la Place, raison d'en douter pour un optimiste !), une compagnie de miliciens commandée par un officier.
Comme aucun avion n'a survolé la région depuis plusieurs années, quelles vont être leurs réactions ?

Et Louis, sera-t-il au rendez-vous ?... C'est déjà un exploit pour lui que de couvrir 300 km de nuit à travers la Cochinchine et le Cambodge
avec un chargement d'essence dont l'importance insolite suffirait à le faire arrêter.
La vente en bidons est interdite, en effet, depuis le début de la guerre, et il doit passer une dizaine de bacs, tous militairement gardés.


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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMer 4 Sep - 2:52

En admettant que tout aille bien jusque-là, il faudra remplir en hâte les réservoirs et, sous le nez des miliciens, charger l'essence supplémentaire dans la carlingue,
après avoir vidé celle-ci de toutes ses charges inutiles, comme de juste, puis décoller d'un sol inconnu, sur ce zinc fatigué, avec 120 kg de surcharge
en plus du maximunm autorisé pour un moteur neuf.

Le Pélican est un appareil d'école, maltraité par des générations d'élèves, entretenu par des mécaniciens indigènes dont j'ignore la compétence.
Mais ce dont je me suis, hélas informé, c'est qu'il n'a plus qu'une douzaine d'heures de vol avant sa révision générale.

Caudron C510 Pélican.

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zzc51010


Après, ce sera le grand saut, 1.100 km de mer (Lisbonne,Londres, pour fixer les idées), avec un avion terrestre, au-dessus d'une mer infestée de requins.
Comme notre appareil n'a pas cette autonomie, nous devrons ravitailler deux fois en vol.
Enfin, si grâce à Dieu nous touchons la terre promise, j'espère que nous ne serons pas reçus par une rafale de mitrailleuse.

Le jour se lève. Le ciel est gris-perle. La rue Catinat s'éveille. Le bruit d'un pousse naît et j'entends le c!aquement familier des pieds nus sur l'asphalte décroître vers la rivière.
Ce soir, je serai arrêté, ou mort, ou libre
C'est idiot, ce que je viens d'écrire là !


Khota-Baru, 4 novembre.  

Ouf ! qui m'aurait dit que je daterais mon journal de cette bourgade au nom bizarre, perdue dans la jungle malaise, où nous avons atterri, il y a quelques heures à peine,
après une invraisemblable traversée. Mais commençons par le début :
Ce matin, 6 h. Dans le vestibule du SaigonPalace, je rencontre le patron Georgetti déjà levé. Jusqu'ici, mon départ a bénéficié du secret.
Je n'ai averti que le colonel Magnan la semaine passée, car nous partageons les mêmes idées, et, il y a quelques heures, les Bellon, mes meilleurs amis.
Je ne sais quelles obscures raisons me poussent :

- « Adieu, Georgetti. Vous savez, je m'évade dans une demi-heure. »
Nous n'avons jamais eu de relations d'amitié. Pourtant, je vois ses yeux s'embuer, deux grosses larmes suivre ses rides.
- « Vous aurez besoin d'argent. Venez. »
Je le remercie. D'ailleurs, à quoi me serviraient les piastres indochinoises .
- « Venez, insiste-t-il, je vous donnerai un petit lingot d'or, vingt mille francs, »
- « Mais je ne pourrai pas-vous les rendre. »

Il me prend par le bras et m'arrête d'un regard de reproche.
Dehors, les policiers indigènes, qui d'habitude me filent ne sont pas là. (il m'arrive, quand j'utilise l'auto, de les inviter à monter à côté du chauffeur.
Mais, ce matin, ils n'auraient pas ce privilège.)
La voiture de l'hotel me conduit à Tan-Son-Hut, l'aérodrome de Saigon. Je suis Calme, sûr de moi.
Au bar du club, Repesse, le chef mécanicien, et mes amis, Jean et Mary Bellon, sont dejà là. Ceux-ci trop graves et aussi trop matinaux pour etre vraiment naturels.
Toulza, l’excellent moniteur, dirige les manœuvres dans le hangar.
Alentour, des miliciens en uniforme, qui sans doute viennent ici en curieux, me donnent des sueurs froides, car je crois voir en chacun d'eux un policier.
Je demande le Pélican pour aller soi-disant à Quan-Loi, plantation d'hévéas, qui possède un terrain à quelque 100 km de Tan-Son-Hut. Le gros Repessé bougonne :

- « Moteur fatigué, fuite d'huile... Restez bien sur la route. En cas de carafe, on saura où vous chercher. »
Les aides poussent le Pélican sur la pelouse. Le plafond est à 50 m, mais troué d'azur, et Toulza me permet de partir.
Deux militaires en kaki, qui viennent de passer le portail, éveillent de nouveau mon angoisse. Je vois partout des agents chargés de m'arrêter.

Le démarrage du moteur me prend de court. J'aurais voulu parler encore un peu à mes amis. Je m'approche d'eux, leur glisse quelques mots d'adieu. Ils sont très émus.
Soudain, la peur me prend que l’on devine et je me préclpite dans l’avion, comme si tous les policiers du monde étaient à mes trousses.
Décollage.
De la ville aux maisons basses émerge, vers la rivière, le mât tripode du Lamotte-Picquet, avec la ligne blanche du télémètre et la tourelle grise de télépointage
d'où j'ai dirigé tant de tirs ! Tout mon passé !
Pris la direction de Quan-Loï, mais, dès Thu-Do-Mmot, suffisamment éloigné de l'aérodrome, venu cap à l'ouest et percé la mince couche de nuages.
À ce moment, un incident me surprend où je crois voir un présage fâcheux. Je ne suis allé qu'une fois à Trang-Bang, au milieu de la forêt.
J'ai besoin de la carte pour m'y retrouver. Mais un coup de vent m'arrache celle-ci et la colle au fond de la carlingue, où je ne peux pas l'atteindre en vol.
La visibilité du sol est mauvaise, et j'éprouve ma première émotion de la journée en me demandant si je vais perdre un temps précieux à chercher le petit carré de verdure
du premier rendez-vous.
Un peu de veine et m'y voilà. Germaine et André Affre sont près de leur auto avec Arnoux qui houspille le gardien indigène pour qu’il allume les brindilles moulllees
dont la fumée doit me donner la direction du vent.
Je laisse le moteur au ralenti, bondis à terre, étreins mes amis rapidement.
En route, vite, pas de temps à perdre !



A suivre...


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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMer 4 Sep - 9:34

Récit intéressant, mais le gars aime bien se mettre en situation et s'écouter semble t-il... Wink
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMer 4 Sep - 14:54

C est en effet un peu ecrit comme un roman...

Nous grimpons, Arnoux et moi, dans l'avion. Décollé face à l'est, je repasse en sens inverse sur le terrain où nous recevons le geste d'adieu de nos amis.
Cap à l'ouest-norois, mousson derrière.
Le soleil est levé maintenant.
Les nuages s’espacent. Je pilote, tandis que Jean Arnoux assis à ma droite, me montre sur la carte, au passage, les points remarquables.
Nous survolons le grand delta du Mékong presque entièrement sous les eaux en novembre.
Le vent nous aide : l'estime accuse 150 kmh pour les 120 du Pélican. Cela ne fait que confirmer mes prévisions. Si j'ai retardé mon départ jusqu'ici, c'est en grande partie
pour profiter de la mousson de nord-est, établie depuis quelques ]ours à peine. Deux semaines plus tôt, nous l’aurions eue sur le nez.
Nous passons Chaudoc vers 8 h et nous contournons cette grosse bourgade afin d'éviter qu'on prenne notre numéro. Les avions sont rarissimes dans cette région.
Dès maintenant, nous sommes sur une voie trop excentrique pour n'être pas suspects. La plaine, envahie par la crue, scintille au soleil.
Les rizières s'étendent entre les bras du fleuve majestueux. Un troupeau de buffles s'ébroue au milieu d'un îlot de palétuviers.
Sur notre droite, les contours montagneux du Cambodge commencent à sortir des brumes matinales.

Par une coincidence extraordinaire, et qu'il faut laisser au hasard plutôt qu'au mérite d'une navigation précise, nous passons à la verticale de Kompong-Trach
à 8 h 40 exactement, I’heure fixée de mon rendez-vous à Louis Ducorps. Il a comme instructions de rester caché dans les environs et d’accourir dès qu il entendra notre moteur.
Atterri très court dans un endroit un peu dénudé et roulé avec précaution au milieu des broussailles jusqu'au futur point de départ.
Moteur stoppé, il ne nous reste que le silence de cette matinée, le bourdonnement des insectes et la lourde chaleur du soleil tropical.
Des indigènes accourent des prés voisins et, ce qui est plus grave, le chef des miliciens, un adjudant metissé de Cambodgien, arrive tout de suite à bicyclette.

- « À vos ordres, mon capitaine. »
- « Nous avons une légère avarie. Nous allons à Sisiphon. 10 min de réparation et nous pourrons décoller de nouveau. »
- « Je dois téléphoner au résident. Est-ce que je peux demander son nom à mon capitaine ? Et le lieutenant ? »

Il est assommant, cet animal ! Et Louis n’est toujours pas là. Un instant d'émotion : le moteur d'une auto qui se rapproche. On en distingue déjà la masse sombre
entre les arbres de la route voisine. Est-ce la police ? Tout est à craindre si notre ami a été arrêté. L'auto prend le chemin du terrain.
Elle sort enfin des derniers boqueteaux pour se diriger vers nous. C'est la nôtre ! Hurrah !
À voix basse, je dis à Arnoux, en désignant du regard notre militaire :

- « Amusez ce gars-là, il faut l'éloigner dix minutes. »
Arnoux entre vite dans le jeu :
- « Dites-moi, adjudant, où sont les tranchées que vous deviez creuser ? »
- « Quelles tranchées, mon lieutenant ? »
- « Ça, par exemple, vous foutez de moi ? Vous allez un peu voir. Où est le poste de garde ? L'autre en reste bouche bée. »
Ils s éloignent.

Malgré la gravité du moment, je ne peux m'empêcher de rire. Arnoux, pour gagner le plus de temps possible, affecte de boiter bas et le sous-officier,
la main sur le guidon, est bien obligé de l'attendre.
Nous commençons à remplir en hâte les réservoirs. Un indigène, amadoué par le don d’une plastre, nous aide.
J’en profite pour dire à Louis de traverser le champ avec la voiture afin de déceler les termitières. Les herbes rabattues traceront un chemin de décollage.
Tout marcherait bien si le nombre des spectateurs n'augmentait pas à chaque instant. Aux miliciens qui arrivent par petits groupes, se joignent les paysans
et la marmaille du hameau dont j aperçoit les huttes de l'autre coté de la route. Ma grande crainte est de voir surgir des Européens.
Je viens juste de revisser les bouchons, quand l'auto retourne, suivie de près par notre cerbère et par Arnoux qui traïne littéralement la jambe.

- « Le résident demande des explications. Il voudrait parler au capitaine. »
- « Allez télephoner au résident que j'arrive. L'avarie est réparée. Nous faisons juste un petit tour d'essai... Dites-lui qu'on s'invite à déjeuner. »

Nous voilà libérés un moment. Vite, chargeons la carlingue de l'essence nécessaire au ravitaillement en vol, et aussi de quelques sandwiches, d'une bouteille de bière
et de trois chambres à air destinées à faire des ceintures de sauvetage. Que Dieu nous préserve de tomber dans ces eaux infestées de requins !
Pour gagner du poids, nous démontons les deux fauteuils droits qui, placés au milieu de la prairie, prennent un air cocasse. Tout est prêt.
Le grand moment va arriver le décollage, avec, pour cet avion léger, une surcharge énorme au-dessus du poids maximum autorisé.
Non, tout n'est pas prêt, car voici notre gêneur de retour, haletant sur sa bicyclette.

- « J'ai l'ordre de vous arrêter. »
- « Je vous répète que je ne vais faire qu'un petit tour, nous sommes là dans 5 min. »
Mais le métis a vu dans l'herbe les deux fauteuils abandonnés et, au fond de l'avion, les bidons qui luisent beaucoup trop.
D'un coup d'œil je m'assure que les hommes les plus proches, à quelques mètres de nous, eux, n'ont encore rien compris. Notre départ, je le sens avec une panique intérieure,
ne tient plus qu'à un cheveu.

- « Vous n'êtes tout de même pas idiot, dis-je d'une voix contenue. »

J'ai pris, d'un geste ostensible, mon revolver d'ordonnance, je suis très calme, les yeux fixés sur ceux de l'adjudant. J'ai mis toute mon, énergie dans mon, regard,
et l'autre ne saura pas que c'était un regard désespéré. J’ai déjà oublié le visage de ce métis, mais je reverrai toujours, il me semble, ses yeux éraillés, des yeux de renard traqué,
au moment qu'il essaie de mordre avant de recevoir le coup de grâce.
J'ai feint de déplacer seulement mon arme, mais pour que l'autre voie. Et il voit très bien, le bougre ! Il est intelligent, il est lâche. Il n'insiste pas.
On ferme la porte. Ducorps, pour alourdir le nez, s'est accroupi à ma droite, à la place de l’un des fauteuils débarqués. Arnoux est assis derrière, sur notre chargement.
Le moteur démarre du premier coup. J'ai trouvé à mi-course un repère transversal : un arbre mort, par une crête rocheuse dans le lointain.
Je couperai si l'avion ne répond pas quand nous le passerons.
À Dieu vat ! Pleins gaz. Qu'il est lourd, ce terrain ! Les roues vont chercher les deux omières de l'auto, tandis que la carlingue glisse dans l'herbe comme la coque d'un hydravion
sur l'eau.
L'aiguille du Badin commence à peine de bouger que voici le repère. Déjà! Un peu de manche arrière, et, mon Dieu, le Pélican ne dit pas non.
Oh ! il ne dit pas qu'il veut décoller tout de suite, mais il s'allège. Il a des intentions discrètes qu'il veut bien me confier. Alors, je laisse courir.
Voici la limite, le bord d'une petite rivière qui a plus de cailloux que d'eau. Il faut bien s'arracher. L'avion retombe, rebondit, retombe encore sur l'autre rive, court 50 m
sur la vase sèche. Des buissons ! Il faut bien les sauter... Puis, je rends la main. Pour la troisième fois, les roues heurtent un terrain raboteux.
Les amortisseurs nous renvoient comme balle, et c'est gagné. Nous sommes libérés du sol.
Le plus dur à franchir, c'est le premier rideau d'arbres, juste dans les plus hautes branches. Quelle était notre vitesse ? Je l'ignore. Mais on passe.
Et Ducorps reçoit une formidable tape dans le dos qui traduit mon soulagement.

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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeMer 4 Sep - 15:02

Cap au 182 tout de suite, la route de Singapour...Arnoux déplie le calque sur lequel il va travailler pendant toute la traversée tandis que je ne quitterai pas le manche.
Nous passons le rivage en rase-mottes pour qu'on nous perde plus tôt de vue. D'ailleurs, le Pélican est lourd, lourd.
La matinée est magnifique. Tout est immensément bleu, le ciel d'un ton uni, la mer avec des crêtes blanches.
À gauche, je reconnais la colline d'Hatien, à droite Kam-Pot, vrais paradis sur terre ou j’ai passé des heures merveilleuses à flâner au soleil sur le sable.

Kampot 1941

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zkampo10


Je, sais qu'une escadrille d'hydravions, commandée par l’officier aviateur du Lamotte-Piquet, est mouillée à Kampot. Recevra-t-il ordre de nous prendre en chasse ?
J'ai confiance dans la lenteur des téléphones pour éluder ce risque. Il ne me faut que le temps de disparaitre à l'horizon.
Nous passons les premières îles assez bas pour voir les bouquets de palmiers s'éventer sous la brise. La mousson souffle frais, bien établie,
et ride la mer d'une faible houle tachée d'écume. Laissé prendre de la hauteur insensibtement. 600, 800 m. Et voici Phuoc, la dernière île voisine des côtes.
Essayé les magnétos, pour aussitôt le regretter. Celle de droite ne donne pas. J’ai eu tort d’essayer. C’est un souci de plus qui va me hanter pendant longtemps,
jusqu'à ce que d'autres plus graves surgissent. Règle à suivre désormais : ne jamais chercher une cause supplémentaire d'ennuis quand on est impuissant à y porter remède.
Mieux vaut les ignorer.

Le Pélican monte maintenant d'une façon plus sensible, je ne sais pourquoi. La terre commence à se voiler derrière nous. Nous baignons dans un azur aveuglant et la mer,
aux larges moirures, montre à peine ses rides. C'est le vrai début des longues heures entre ciel et eau.
L'altimètre marque 2.000. Il fait bon. Je crois que nous chantons. Un souvenir me fait rire. Je devine qu'Arnoux, penché sur mon épaule, se demande pourquoi.
Je lui crie :
- « Croyez-vous que ce soit bien prudent ? »
Je vois ses yeux narquois se plisser tant il exulte, cependant que Ducorps m'interroge du regard.
Poulo-Panjang sort tout juste de l’honzon, très loin sur notre droite. Elle va nous permettre la seule évaluation prêcise de la traversée
- « 15° de dérive tribord et 30 km de vent pour nous » annonce Arnoux.
L'île est par notre travers peu après 10 h. Et maintenant, il ne reste plus que ta mer miroitante, avec !es ombres de quelques nuages qui courent à sa surface,
grosses baleines grises. L’euphorie me gagne. Perfide, car 1.000 km de désert d’eau s’étalent devant nous.

- « Et il faudra ravitailler en vol », me murmure une voix inquiète.
Oui, je sais. Mais la fraicheur de l'air est si douce à mon corps délivré des touffeurs de Saïgon que je me sens défaillir de bien-être. La fatigue, sûrement
- « On pourrait manger les sandwiches, » dit Arnoux.

Ai-je approuvé de la tête ? Nos provisions disparaissent en quelques bouchées. J’avais trop faim pour ce maigre casse-croute, il m’en reste un malaise.
Et un remords, nous avons dilapidé la fortune des naufragés.

Depuis le décollage, mes yeux s'usent à chercher la ligne d'horizon entre deux densités de bleu à peine discernables. À un moment, je sens que mon effort s'allège sans saisir
tout de suite la cause de ce changement. Puis, je m’aperçois qu une bande violette barre mon champ visuel comme un diamètre.
Bientot, elle s’élargit, se fragmente et bourgeonne en lourds cumulus, Je savais bien qu'il fallait s’attendre aux violents orages équatoriaux,
mais ce souci, après tant d’autres, je l’avais oublié.
Pourtant, la menace, soudain, me parait formidable.
Venir au ras des vagues, j'y songe bien. Mais les trombes d'eau, sous l'équateur, ont le poids du plomb.

- « Vous savez à combien il plafonne ? »
- « 4.000, théoriquement. »
- « Je vais tenter de passer dessus. »
2.000, 2.200... La montée est pénible. À 2.600, c'est fini et, première alerte, quelques gouttes d'huile viennent s'écraser sur le pare-brise.
Le moteur cogne, bégaie, s'arrête presque.
J'ai hoché la tête :
- « Ça va mal ! »
- « Essayez de descendre sans réduire, me dit Arnoux. »
Le conseil est bon. Le vrombissement reprend, régulier. Mon cœur recommence à battre. Mais je sens me gagner une espèce d' écœurement.
Car le mur de nuages s'élève devant nous, avec ses donjons imprenables, et nous n'avons pas le choix, il est impossible de contourner cette ville interdite.



A suivre...

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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeJeu 5 Sep - 9:26

Aie ! Ca se corse...
La suite au prochain épisode... Wink
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeJeu 5 Sep - 12:17

Khota-Baru, 5 novembre.

J'étais resté à mi-parcours du golfe de Siam. Nous allions vers l’orage. Il était devant nous comme l'épreuve imposée aux néophytes dans certains cultes religieux.
Pour la première fois, je pensais à mes compagnons. J'évoquais le visage d'enfant et le visage d'homme J'aurais voulu retrouver dans mon esprit, avant de les affronter,
ces visages que je connaissais si peu, et, me tournant vers eux, trouver sur leurs traits la marque de l'aventure.
Jusque-là, l'action m'avait imposé son rythme. Eux, je les avais oubliés.
Voici l'épreuve attendue. Ces défilés qui menacent les avalanches des cimes neigeuses, ces nuages en enclume prêts à nous porter un instant pour mieux nous foudroyer,
ces hautes tours aux oubliettes d'ombre, cette cité fabuleuse sur sa montagne tourmentée, tout cela d'habitude on le fuit.
Nous, nous arrivons déjà sous les portes crénelées de la ville.
Le mur est là, presque à toucher, l'espace d'une lieue. Brusquement nous rentrons dans le sillage de l'orage, une lame nous couche sur bâbord.
Le nuage a pris la teinte des collines, le soir, à contrejour.
Arnoux me tape sur l'épaule:

- « Vaudrait pas mieux faire !e plein avant d'entrer dans la crasse ? Les niveaux sont à moitié. »
- « Allez-y ! »
Je vire pour côtoyer la falaise de pluie.
- « Crevez le plafond entre les deux nervures, ici... »

Ce sera moins périlleux, pour monter sur l'aile, que nos acrobaties d'essai de ravitaillement en vol. La manœuvre, nous l'avions mise au point depuis deux mois.
Non sans risque. Mais nous n'aurions pu songer à franchir sans cela les 1.000 km de mer qui séparent Kampot de Singapour.
La manœuvre ! Une vraie exhibition de meeting. Mais nous cherchions les endroits déserts pour ces répétitions clandestines.
La porte ouverte à grand effort, en plein vol, et retenue par un filin contre les épontilles, il nous fallait d'abord enjamber un mètre de vide avant de trouver un appui.
Puis nous grimpions le long de la poutrelle pour atteindre l'aile haute. L'ouragan de nos 150 kmh criblait notre visage d'aiguilles et tentait d'arracher nos mains agrippées.
Arrivés contre le pare-brise, sur quoi le vent nous écrasait, nous devions ramper enfin jusqu'à hauteur des bouchons.
Après cette ascension, le reste semblait un jeu d'enfant : dévisser les écrous, jeter au pilote une corde par laquelle il renvoyait le tuyau de caoutchouc,
remplir les réservoirs, les reboucher.

La première fois, j'avais essayé d'atteindre le toit de la carlingue en contournant le bord de fuite de l'aile. Il s’en était fallu d’un cheveu que j’aille m'écrabouiller dans les rizières
de Thu-Do-Mot.
Aussi, dès le second vol, j'avais utilisé un filin assez long pour ne pas entraver notre escalade, fixé d'un bout à l'avion, de l'autre noué sous les aisselles.
Il s'était vite révélé précieux.
Lors d'un essai, Ducorps avait glissé et était resté suspendu dans le vide, à 1 m de la roue gauche. J'avais alors incliné l'appareil jusqu'à ce que mon compagnon
eût atteint le train d'atterrissage. Un instant après, il était à bord, blème mais sauf. L'ennui, c'est que l'incident s'était passé au-dessus du marché de Thu-Duc,
tout grouillant à cette heure matinale de marchands indigènes, avec leurs charretons chargés de poteries, de mangues et de letchis.
Peut-être avaient-ils cru à une acrobatie t. Et pendant plusieurs jours j'attendis les questions de notre moniteur sur ce numéro aérien qu'il m'aurait été bien difficile d'expliquer.
Mais aujourd'hui, au moment de répéter notre manœuvre familière, j'ai soudain pensé qu'elle serait moins périlleuse si nous passons tout simplement au travers du plafond. Aujourd'hui, rien, rien vraiment, ne nous oblige à rendre l'appareil intact, et ce sera bien suffisant d'avoir à ramper contre le vent sur l'aile.
- « Allons, crevez-le ici ! »
Je dois répéter mon ordre. Car Ducorps hésite. Son esprit est encore prisonnier des règles attachées au rivage. Ce trou au plafond, il ne voit pas que c’est celui que
nous avons fait dans notre existence ce matin même.
Mais Arnoux a déjà passé son bras à travers la toile. Je cabre l'appareil pour réduire la vitesse.
- « Vous pouvez y a!ler. »
Ducos se hlisse à l’extérieur, se déhale sur la corde. Arnoux lui passe le tuyau de caoutchouc.
Un instant d' attente.
Il n'arrive pas à dévisser le bouchon... Ah ! voilà, ça y est !
Attentif à maintenir l'avion qui vole juste au-dessus de sa perte de vitesse, je peux voir enfin la jauge remonter. Quels crétins diplômés m'avaient assuré
que l'essence ne coulerait pas ?

- « Vous comprenez, l'effet de succion sur l'orifice. Phénomène de trompe à eau... »
Je me retourne contre l'ingénieur de l'expédition :
- « Pas malins, vos collègues! D'après eux, c'était impossible. »
- « Il ne reste qu'à breveter l'invention, conclut Arnoux. »

Ducorps se laisse retomber entre nous, détend ses doigts crispés, essuie ses yeux pleins de larmes.
Nous devons être à mi-distance du Cambodge et de la Malaisie.
Derrière nous, la mer est désespérement déserte. Pas le plus minable cargo pour nous réconforter. Devant, c'est l’inconnu.

- « Je vais essayer de contourner les plus gros nuages. »
- « Vous, vous suivez l’estime au poil. Hein ! »

Arnoux a mal entendu. Il se penche. Je vais répéter. D'un geste, il m'arrête. Il a compris. L'équipe marche.

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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeJeu 5 Sep - 12:27

Je cherche une entrée, le passage secret qui peut mener au cœur du château fort. Un ravin clair, semblable à un défilé de montagne quand le soleil vient y jouer,
n'est qu'une impasse. Tout de suite, je dois gravir un morne de lave où les irisations mettent des champs de bruyères en fleur.

- « Attention, l'huile est à 100° ! »

Ducorps a décelé le mal avant mol. J’al trop demandé au moteur. Il faut redescendre. L’avion effleure 10 sec le dos gris du nuage, du geste dont il se poserait sur une lande.
Puis il s’y enfonce avec un sursaut comme s'il avait peur de s’écraser. Les gouttes crépitent sur les tôles, il pleut dru. Le Pélican frémit à longs frissons,
pareils à ceux qui courent sous la peau d'un cheval. Pourquoi le carreau porte-t-il des traces de boue ?

- « Le pare-brise se couvre d'huile » dit Arnoux.

Ainsi veillent-ils, à tour de rôle, pour nous garder des coups dans la lutte.
Il faut descendre davantage. Je rêve de cette prairie calme de Kompong-Trach où les insectes bourdonnaient dans la gloire du matin.
Et je regarde se dévider, jeu de hasard, l'aiguille de l’altimètre.
J’ai tenté vingt fois de redresser. Vingt fols, l’avion qui peine, a renâclé. Et soudain, sans que nous ayons eu le temps de comprendre, le moteur chante tout rond, sans fausse note.
Il dit qu'il est content. La température, 60°, concrétise cette allégresse. Arnoux veut y voir l’effet de refroidissement de la pluie.
Moi, je sais que les bons génies sont venus à notre aide.

Ce soir, je ne garde de l'heure qui suivit qu'un souvenir de rêve. À chaque sortie d'un grain, ébloui de fulgurations, le Pélican plongeait en tremblant.
Je sentais ses commandes raidies sous mes vains efforts comme s'il s'arc-boutait contre moi dans sa chute. Puis, docile, il s'évadait de la pesanteur et dansait sur une piste
de lumière avant de reprendre sa route dans l'orage.  Ainsi les nuages roulaient ils vers nous.
À 100 m, leurs flancs nous bousculaient d'une bourrade, ils nous cernaient, nous aveuglaient en s’écroulant, pour s’ouvrir plus loin sur une clairiere de clarté.
Des émeutes secouaient les aiguilles du tableau de bord. L’appareil ahanait.

« On devrait prendre au plus court, droit sur Khota-Baru, » me cria Arnoux, en me glissant la carte sous le nez.

La ligne Kampot-Singapour portait un crochet qu'il venait de tracer perpendiculairement à la côte malaise.

- « Combien cela nous fait-il gagner ? »
- « 2 h environ, et nous aurons le secours de la terre plus proche. »
- « D'accord. »

Je vins au norois. Touchions-nous une nouvelle part de notre chance ? En quelques minutes, en effet, les nuages se lavèrent de leurs ombres, s’espacèrent.
Un fond de puits fit une tache vert-de-gris : la mer. Après les masses informes où nous venions de nous débattre, la promesse d'une étendue plate était une délivrance.

- « Nous sommes à 300 m, qu'est-ce qu'on a perdu ? »
- « Presque toute notre fortune, le prix de mes esquives désordonnées. »

Je vais passer par-dessous. On verra l'eau. C'est plus commode pour voler droit. Il nous reste un bon bout de chemin et peut-être encore de la crasse.
Je ne voulais pas m'abandonner à un optimisme exagéré.

- « Mais vous avez gagné la première manche ! » me cria Arnoux.
Je rectifiai :
- « Nous l'avons gagnée ! »

J'abandonnai 100 m de notre altitude pour passer sous le premier plafond, comme le vainqueur laisse un pourboire royal.
L'étendue verte ne révéla qu'une faible houle, avec des vagues que le vent fondait en écume. À l’horizon, les ombres des nuages étendaient des bandes noires
où plusieurs fois nous crûmes découvrir la terre.
Il se faisait tard, je m'impatientais. Arnoux me calmait sagement :

- « Par temps clair, nous verrions les montagnes et la presqu'île de Malacca. »
Pourtant, il me fallut longtemps encore avant de discerner, à la faveur d'une échappée, les crêtes des monts du Siam.
Un nouveau grain nous isola sans nous secouer.
On devrait voir la terre. Pourvu que l'orage n'ait pas affolé le compas.

- « Nous sommes tout de même à 50 km de la côte. »
- « Et avec cette visibilité ! » corrigea Arnoux, penché sur la carte.
- « C'est égal, ça ira mieux quand je l'apercevrai droit devant. »

Une pluie légère, une fois de plus, nous encapuchonnait.


A suivre...
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeVen 6 Sep - 10:18

Ben dis donc, quelle mémoire des détails il a... Wink
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeVen 6 Sep - 14:25

Je finis l histoire avant de partir...

Brusquement, ies vitres s'éclaircirent, se séchèrent. Un bleu acide nous sautait aux yeux. Je dus ciller. La terre voguait vers nous sur un océan de clarté.
Nous n'oublierons jamais ce paysage surgi après d'interminables heures de vol, surgi d'un seul coup des vapeurs de l'orage.
Je n'y étais jamais venu, mais j'avais passé tant d'heures à étudier la carte marine et les instructions nautiques, que je me trouvais en pays de connaissance.
Grande et petite Redang, îlots Printia, autant d'amers remarquables. Nous étions bien en Malaisie et non au Siam hostile, dont la frontière, 5 milles plus au nord,
suivait les sinuosités de la rivière Kelantan. La mer s’était peuplée d'une flottille de pêcheurs. Un cargo traînait un panache de fumée noire vers le large.

- « On peut tomber, maintenant, fit Ducorps, ça n'a plus d'importance. »
Arnoux protesta :
- « Autant aller jusqu'au bout, avec les requins l »

Il nous restait bien une demi-heure avant la côte. Mais le contraste rendait dérisoire ce qui, en temps normal, eût été un vol défendu.
(Les recommandations de notre moniteur : « Et surtout ne volez jamais à plus de cent mètres du rivage ! »)
Restait à se poser indemnes. Nous savions que le petit État malais de Khota-Baru possède un aérodrome. C'était tout. Il nous fallait donc chercher ce terrain
parmi les trente milles carrés de forêts qui s'étalaient devant nous au delà du trait ocre de la plage.
Cela pouvait demander du temps et les niveaux étaient bas dans les réservoirs.
- « À mon tour, dit Arnoux, qui me voyait lire les jauges. Bébé, tu me passes le tuyau. »
Il venait d'inventer ce surnom pour Ducorps. Je pensai qu'ils ne se connaissaient pas la veille. La tête d'Arnoux passa par la lucarne avant même que j'eusse acquiescé.
Bientôt son corps tout entier avait disparu par la déchirure, avec de violents soubresauts, qui témoignaient de sa lutte contre te vent.
Il avait hâte, on le sentait, de payer son écot de bravoure. 20 min après, deux bidons vides passaient par-dessus bord. Arnoux, satisfait, regagnait sa place.
Je me serais trouvé en reste si, le premier, je n'avais mis au point cette acrobatie.
Nous franchissions le rivage. Mes compagnons se bourraient de coups de poing en signe de joie. Je les rappelai à l'ordre.

- « Et maintenant, ouvrons l'oeil. Il ne s'agit pas de se casser la gueule contre un arbre. »

À peine avais-je dit ces mots qu'Arnoux, penché à la fenêtre gauche, me désigna en riant, toute proche, une superbe manche à air blanche et rouge qui oscillait au vent.
Le terrain était immense. Il me suffit d'un tout petit bout de piste pour me poser. Et c'était fini, bien fini, au moment où je coupai le contact.
J'avais piloté 10 h d'affilée.


Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z_kota10



Un major anglais, feutre relevé sur l'oreille, nous reçut chaleureusement. Les hommes d'un nid de mitrailleuse camouflé de feuillage nous présentèrent les armes.
Nous nous dirigions vers le mess, une baraque blanche coiffée de chaumes à l'ombre des palmiers, quand une voix nous fit retourner :

- « Eh ! Sir. »
Un mécanicien nous montrait une branche coincée dans le train d'atterrissage du Pélican, l'air de dire :
- « Pas très adroit, le pilote »

Un souvenir du décollage de Kompong-Trach ! Pour le ma]or, j’eus un instant envie de me disculper. Mais je préterai me taire. Qu’importait.
L'équipe était au port. J'avais réussi l’évasion difficile qui,depuis des mois, me hantait dans mes rêves.

André JUBELIN
> Extrait de « Marin de métier, pilote de fortune » (Ed : France Empire – 1951)


Le periple

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z277




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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeSam 7 Sep - 8:41

Des gars qui en ont...
Si le narrateur n'en a pas rajouté de trop, mais les faits sont là...
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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeLun 16 Sep - 3:55

Une guerre non-déclarée :

Si en règle générale, et bien tristement d’ailleurs, il y a toujours, au terme d’un conflit armé, un vainqueur et un vaincu, ce ne semble pourtant pas être le cas dans cette guerre
jamais déclarée entre la Thaïlande et l’Indochine française qui dura depuis octobre 1940 jusqu’à janvier 1941.

Les combats furent intenses et sanglants. Les pertes nombreuses, bien que là encore minimisées par les deux camps.
Tout commença par des escarmouches où l’on se provoquait depuis chaque rive du Mékong : les Thaïlandais sur la rive droite, les Français sur la rive gauche.
Signalons d’ailleurs dans ces troupes françaises, la présence du lieutenant Pierre Boulle, qui y prit part avec son peloton de quatre auto-mitrailleuses, un peu obsolètes.


Les auto-mitrailleuses de Pierre Boulle à Savannakhet. (Indochine Hebdomadaire Illustré, no 30, 27 mars 1941).

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z282


Puis ce fut l’escalade, avec l’intervention des forces aériennes : les avions thaïlandais attaquaient les objectifs terrestres de jour, l’aviation française,
dont les matériels étaient assez anciens, bombardait de nuit les aérodromes siamois.

Après trois mois de ces opérations limitées, les Siamois sortirent leurs griffes et regroupèrent leurs forces en un assaut terrestre contre le Cambodge, à partir du 9 janvier 1941
dans la région de Poïpet. Les troupes françaises résistent et même lancent le 15 janvier une contre-offensive plus au nord, près du village khmer de Yang Dang Kum.
Les forces thaïlandaises répliquent par une contre-attaque surprise plus au sud, vers Pum Preav.
Malgré la présence des forces aguerries du 5ème REI, les troupes françaises sont culbutées et doivent se replier  vers une ligne de défense plus à l’est à la hauteur de Sisophon, pour mettre en place la défense de la route qui mène à Phnom Penh.

L’armée thaïlandaise ne poursuivra cependant pas son avantage et se contentera de cette victoire qui coûtera à l’armée française au total, 98 tués, 162 blessés et 61 disparus
(Hesse d’Alzon, p.98).
Et c’est exactement à la même date, le 16 janvier, que cette fois-ci la victoire reviendra à la France, lorsque la force navale du futur amiral Régis Béranger
attaquera un détachement de la marine thaïlandaise au mouillage à Koh Chang, et y coulera entre trois et cinq navires, là encore un chiffre difficile à vérifier,
les intéressés et historiens des deux Marines, n’étant pas d’accord sur la réalité des pertes.
La Marine thaïlandaise reconnaîtra le chiffre de 32 marins tués, tandis que la flotte française rejoindra sa base de Saïgon sans aucun dégât.
Sans contestation possible, cette fois-ci la victoire est à la France.

Défaite et victoire :

C’est donc à la suite de ces deux tragiques évènements, survenus presque à la même date, que vont entrer en jeu les services de propagande des deux pays.
A cette époque trouble, où il fallait rassembler ses populations autour de son drapeau, de ses valeurs et d’un nationalisme exacerbé, la Thaïlande et l’Indochine vont faire assaut
de ce qu’on appellerait aujourd’hui des ‘fake-news’, ou comment mettre en avant ses succès, tout en minorant ou en cachant ses propres revers.

La Royale, sera heureuse de faire visiter à la presse internationale et aux militaires japonais, à Saïgon, son navire amiral, le Lamotte-Piquet,
pour bien leur montrer qu’il était toujours là, contrairement à ce que prétendaient les médias thaïs qui l’avaient annoncé coulé, et qu’il était revenu du combat sans aucune avarie
où dommage.

De leur côté, les Thaïlandais eux aussi, forts de leur victoire terrestre, voulurent montrer à leur population et à la presse internationale les preuves de leurs succès.
Ils réunirent donc, sur l’esplanade populaire de Suan Amphorn, à Bangkok, les dépouilles de l’armée française saisies au cours des divers combats de janvier.
Et c’est à côté de nombreuses armes individuelles, que les Thaïlandais purent admirer avec fierté 5 chenillettes Renault, saisies sur le front cambodgien, et un avion français.


Les chenillettes Renault et le Potez 25 No 8, prises de guerre thaïlandaises. (Musée de la RTAF).

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z283



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MessageSujet: Re: Les aviateurs rebelles de l’Indochine    Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Icon_minitimeLun 16 Sep - 4:03

L’avion, un Potez 25A2, est donc ce mystérieux appareil, ‘capturé dans des circonstances inconnues’ (Ehrengardt, p. 92), que l’on retrouve sur des photos d’époque,
et dont nous avons essayé de retracer l’histoire.

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zpothe10


Pour les Thaïlandais, cet appareil a été saisi par leurs forces armées. Sur chaque côté du fuselage, a été portée la mention : ‘a été saisi à Songkhla’.

La véritable histoire du Potez 25 :L’aventure de Robert Barbier

Mais cette prise de guerre, en réalité, n’en fut pas une ; c‘est dans leur ouvrage magistral que MM. Cony et Ledet, aux pages 355-356, vont nous révéler sa véritable histoire.
Tout commence en septembre 1939, en Malaisie. Les jeunes Français qui travaillent sur les plantations d’hévéas sont mobilisés par les soins du Consul de Singapour.
Mais ce n’est qu’en novembre suivant que deux des plus jeunes de cette petite population sont appelés en Indochine, point de ralliement de tous les Français résidant en Asie orientale. Ces deux jeunes planteurs sont Pierre Boulle et Robert Barbier.


Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Z284


Robert Barbier

Les aviateurs rebelles de l’Indochine  Zrober10



Si l’épopée courageuse et à peine croyable de Pierre Boulle est bien connue par son livre ‘Aux sources de la Rivière Kwaï’, par contre l’histoire de son compagnon,
qui n’est pas moins incroyable, l’est beaucoup moins.

Dès leur arrivée à Saïgon, le conseil leur est donné de me pas faire trop de zèle, la métropole et le front européen se trouvant bien trop éloignés pour qu’ils puissent y être envoyés. C’est vers la fin décembre, qu’ils apprennent leurs affectations :
Boulle est affecté au 2ème Régiment d’Infanterie Coloniale. Il rejoindra Mytho, puis l’Annam et enfin la frontière thaïlandaise le long du Mékong, à côté de Savannakhet,
comme nous l’avons vu ci-dessus.

Robert Barbier, lui, est envoyé dans un régiment de tirailleurs annamites à Thu-Dau-Mot.
Il va y rester quelques temps, puis passera stagiaire dans l’Armée de l’Air. Mais il n’a pas oublié son souhait d’aller se battre en Europe contre l’ennemi de son pays.
L’évolution politique de l’Indochine française sous l’amiral Decoux ne correspond pas à ses idées.
Il est Gaulliste et refuse de se rallier aux Vichystes. Pourtant il sait que depuis septembre 1940, tout Français qui quitte le territoire national pour un territoire étranger
est automatiquement déchu de sa nationalité et ses biens mis sous séquestre.

Malgré cela, les évènements de janvier 1941, les combats contre les troupes siamoises et les incertitudes devant l’ingérence japonaise dans les affaires de la Colonie,
vont le décider à tenter un coup d’éclat : s’emparer d’un des vieux Potez 25 qu’il a appris à piloter, et s’enfuir de l’Indochine par les airs, pour rejoindre les forces britanniques
dans cette Malaisie qu’il connaît bien.
Hélas, le sort sera contre lui. Des vents violents, une navigation difficile au dessus du golfe de Siam, vont l’obliger à se poser sans doute à court d’essence à Songkhla,
dans le sud de l’isthme thaïlandais. Pas de chance, car la Malaisie n’était plus qu’à moins d’une centaine de kilomètres…
A son arrivée à l’aérodrome de Songkhla, il est arrêté par les militaires thaïlandais et son avion est saisi.
Ils seront ensuite acheminés tous les deux vers Bangkok.

Comme avec nos autres compatriotes capturés sur le front cambodgien, les Thaïlandais ne seront pas tendres avec leurs prisonniers.
Et l’on a écrit (Ehrengardt, p.23) que Barbier sera emprisonné dans une cage, ‘enfermé nu dans une cage en bambou, il est promené de ville en ville et exposé aux insultes
et projectiles de la populace‘ Nous n’avons cependant pas de confirmation des conditions de sa séquestration.

Pour l’amiral Decoux, tout militaire qui quitte le territoire de l’Indochine est considéré comme un traître ; il s’agit à ses yeux d’une trahison impardonnable.
Barbier est condamné à 20 ans de prison par contumace par la justice indochinoise de l’époque. De plus, l’amiral refusera de demander aux Thaïlandais de le renvoyer
vers l’Indochine, alors que les militaires français faits prisonniers pendant les évènements de la frontière, seront libérés et expédiés vers Saïgon.
Et ce n’est finalement que grâce à l’intervention des Anglais auprès du gouvernement thaïlandais, que le pauvre Barbier sera libéré et envoyé à Singapour d’où il rejoindra enfin les rangs des Forces Françaises Libres à Londres.


Une suite de carrière chaotique :

Robert Barbier est né le 02 juillet 1914 à Raffetot (Seine Maritime). Il nous a été très difficile d’essayer de retrouver son histoire à travers de bien rares archives. Pratiquement rien n’existe qui aurait pu nous livrer un peu de sa vie, et seuls, malgré leur sècheresse, les Etats de Service qui retracent sa vie militaire nous ont ont permis de retrouver un peu de son parcours exceptionnel.
De la classe 1934, il est incorporé au 24è R.I. en 1935. Après son peloton des Elèves Officiers, il passe sous-lieutenant de réserve dès 1936.
Mis en disponibilité à la fin de 1937, il part en Malaisie pour rejoindre les immenses plantations d’hévéas qui couvrent le nord du pays et où les jeunes ingénieurs européens étaient les bienvenus.
C’est là qu’il rencontrera Pierre Boulle.
Dès 1939, nous l’avons vu, il rejoint le dépôt des Tirailleurs Annamites. En août 1940, il est détaché auprès de l’aviation militaire à Bien Hoa, où il obtient son brevet de pilote.
C’est alors l’évasion spectaculaire de l’Indochine vichyste vers Singapour. Les Anglais organiseront son retour vers Londres, où Barbier s’engage en août 1941 dans les FFL.
Après deux stages sur des bases anglaises, puis l’Etat major à Londres, il rejoint le Moyen Orient et le groupe Picardie. Il reprend des cours de pilotage et d’observateur sur les bases de Mezzeh (Syrie) et Rayak (Liban).
En 1943, nous retrouvons notre aviateur dans une escadrille de surveillance des côtes de l’Afrique Occidentale Française du groupe Artois, à Pointe Noire et Douala.
Après un passage à la base de Meknès (Maroc), en mars 1945 il rejoint le Groupe de Chasse 2/7 pour la campagne de France en Alsace puis en Allemagne occupée. Il est démobilisé en septembre 1945 et va pouvoir se marier à Paris en novembre 1950. La même année, nous le retrouvons à Madagascar, où il dirige la succursale des Potasses d’Alsace.
Hélas, il faut croire que cette extraordinaire aventure ne sera pas bien récompensée. Un dossier daté de 1989 le présente comme essayant de faire reconnaître ses droits à son dossier d’Aviateur de la France Libre (FAFL). Il semble bien que l’administration française aura du mal à le reconnaître, ne considérant son statut que comme Tirailleur détaché à l’Aviation.
Il vit à partir de 1963 à Mulhouse, mais c’est bien tristement que nous ne trouverons plus rien d’autre que la date de son décès, le 09 juillet 1999. Il avait 85 ans.


Une existence courageuse bien mal reconnue !

Les évasions de Français qui quitteront l’Indochine vichyste pour rejoindre le général de Gaulle ne seront pas très nombreuses. L’obstacle de la distance vers la Métropole et l’arrêt
des liaisons maritimes régulières, rendaient presque impossible toute tentative.
Pourtant, certains eurent le courage d’essayer.


source
le-souvenir-francais-thailande.com

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